Les nouvelles d’un écrivain anonyme

proposées par la Créature des Marais

 

- M’raouuu ! M’raaaaouuu !

A la fois miaulement, grognement, ronronnement. Ce petit cri exprime le  contentement, l’exigence, l’excitation, la tendresse. C’est le cri des chats qui sentent la nourriture et salivent à l’annonce du festin. De la cervelle toute fraîche.  M’raouuu ! M’raaaaouuu !

          Oui mes petits, ça vient. Les chats se frottent aux jambes de Curio en furieuses démonstrations d’affection. Serait-ce un amour de circonstances? Mais non, même repus ils seront tout aussi câlins et affectueux avec leur maître. Qui le leur rend bien.

           Curio aime les félins et les femmes. Ses deux passions se confondent en un seul idéal de beauté et de sensualité. Il aime les chats pour leur féminité et les femmes pour leur félinité. Les deux genres ont des yeux qui ensorcellent, des humeurs variables et des corps voluptueux, se font toujours désirer, se donnent et se reprennent sans perdre leur dignité, se livrent sans perdre leur mystère.

           Des chats il en a trois. Une femelle noire, un matou blanc et une chatte tigrée.         Des femmes il en a eu beaucoup, mais a fini par craquer pour une minette aux yeux verts qu’il a épousée et qui est enceinte de quatre mois.

           A ces passions s’ajoute naturellement as fascination pour les félins sauvages. Dans cette région de l’Oyapock, à la frontière du Brésil et de la Guyane, se cachent plusieurs espèces, jaguars, pumas, ocelots et chats Margays. C’est bien sûr le Jaguar le plus prestigieux. C’est l’animal qu’a choisi la Banque Centrale du Brésil pour illustrer le billet de cinquante réaux. Comme Curió a des relations il a appris qu’il a même un nom latin, Panthera Onça. Le latin sacralise. Le fauve se retrouve ainsi aux côtés des Ave Maria, Corpus Christi et Rosa Mística. Sans nul doute Dieu le créa pour rappeler aux hommes  que la beauté est toujours dangereuse.

 

           Si l’on possède son canot et son moteur, piroguier n’est pas un si mauvais métier. Il faut travailler beaucoup pour avoir un revenu décent, mais Curio se sent libre, fait toujours de nouvelles rencontres, parmi lesquelles des jolies filles, est au courant de mille affaires commerciales et domestiques.  Il est travailleur mais quand il a quelque argent d’avance, laisse sa pirogue pour partir à la chasse. Si la chance est avec lui, les gains tirés de la biche ou du cochon-bois vendus au marche de Saint-Georges viendront s’ajouter au plaisir de passer quelques jours en forêt. Quand il part avec ses compagnons l’objectif est bien sûr de s’attaquer aux pakiras, aux maïpouris, aux cochons-bois ou aux biches, de ramener les hoccos ou les agoutis qui se vendront à bon prix. Mais sans rien dire Curio pense au Jaguar, l’Onça Pintada des Brésiliens, Tig Marbré des créoles et Kawokin des Indiens Palikours. Et Panthera Onça quand il fait en cachette une Macumba qui fera tomber le fauve sous son fusil. Il a déjà vaincu plusieurs félins, mais chaque fois est resté amer d’atteindre son rêve par un meurtre. A tel point qu’il est allé consulter le Père-de-Saint pour que les Dieux lui permettent de faire la paix avec les fauves et de nouer de nouvelles relations avec eux.

 

La démarche est osée mais l’audace plait à Ochossi, Roi de Ketou, le Dieu chasseur qui règne sur les forêts. Pour se renseigner et par égards pour ses vassaux, il envoie un Chat Margay espioner Curió. Le félidé revient ravi et se plaint même que de vulgaires chats domestiques ravissent aux nobliaux de la jungle le privilège de fréquenter un humain si charmant.

- Tu oublies qu’il a tué plusieurs de ton clan ? objecte Ochossi.

- Nous ferons la paix des braves comme il le souhaite, assure le Chat Margay. Aucun autre chasseur n’a si bien traité nos dépouilles, il est par deux fois allé jusqu’à Belém pour faire traiter les peaux chez un tanneur. Et le crâne de jaguar que j’ai vu chez lui est entouré d’offrandes en ton hommage. D’ailleurs nous le mettrons à l’épreuve avant de lui enseigner le moindre signe.

- Fort bien, tu feras part aux fauves de mon accord.

Ochossí ne dit rien de ses intentions, mais à peine son serviteur a-t-il pris congé qu’il part trouver Echou pour fomenter une petite ruse. L’enfant terrible des Orichas rit du stratagème que plus d’un mortel trouverait de mauvais goût. Humour de Dieu-Démon.   

 

Malgré les suppliques de son épouse, Curio est parti Seul à la chasse. Il sait qu’il va vers son destin et que les esprits de la forêt protègeront. Ayant quitté il y a deux jours les rives de la Pantanari, il remonte vers le Sud, guidé par le soleil et les ruisseaux. Il n'a tué que quelques oiseaux et un agouti, mais ne se soucie que de la rencontre qu’il s’est juré de faire.

           Alors qu’il cherche un endroit dégagé où il pourra faire un feu, il aperçoit á quelques mètres une femelle jaguar couchée avec ses petits. Elle l’observe. La situation est délicate car une mère-jaguar est plus dangereuse encore qu’un mâle si elle croit sa progéniture en danger. Que faire, lui offrir le produit de sa chasse ?    L’odeur de la viande pourrait provoquer une réaction sanguinaire. Faire du feu comme prévu ? Les jaguars s’en défient. Echou, caché dans un Maripa, s’amuse de voir le prétentieux embarrassé. Voyons voir ce que vaut cet humain. Il jette le serpent qu’il tient dans la main sur le ventre du jaguar. Un rugissement d’angoisse et de douleur fait sursauter Curió qui a vu le grage-corail planter en un éclair ses crochets dans le ventre du fauve. Mais n’écoutant que son courage il se précipite, écrase la tête du reptile d’un coup de talon et cherche la plaie dans les poils de la bête qui se laisse faire. Le gonflement des mamelles a rendu la peau fragile et il n’y a guère de temps à perdre. Comme il l’a vu faire enfant par un caboclo, il suce le venin de toutes ses forces. Il prie en pensée Ochossi pour que le poison qu’il recrache plusieurs fois ne passe pas dans une dent cariée. Quand il est sûr que sa bouche ne tire plus que du sang il s’arrête, le cœur battant à gros coups. Le fauve ronronne et ses petits se frottent à ses jambes. Ivre d’émotion il tire ses bottes, enlève sa chemise et s’endort près du jaguar. Quand il se réveille il sent une langue qui caresse son épaule ensanglantée : par un geste affectueux le kawokin l’a griffé pour goûter le sang de son sauveur.

           Quelques années plus tard, Curió est devenu le meilleur chasseur de la région. Les esprits félins lui ont enseigné à identifier les odeurs et les traces mieux qu’un sorcier indien. Ils s’amusent parfois à rabattre vers lui des biches et des agoutis, guident ses pas vers les points d'eau où viennent s’abreuver les animaux.

Son prestige est grand parmi les bûcherons, les chercheurs d’or et les militaires qui l’embauchent parfois comme guide. Et parmi les femmes admiratives qui l’observent sans rien dire.

 

           Sa femme attend un deuxième enfant pour le mois prochain. L’argent ne manque pas et toute la famille est en bonne santé, grâce à Dieu. Curió est heureux.  Comment expliquer alors qu’il va tout gâcher ? Est-ce parce que sa femme enceinte ne peut plus recevoir ses hommages pour quelques temps ? S’est-il aigri de la jalousie de certains chasseurs ? Les vieux qui connaissent la vie le diront : ce fut la vanité qui perdit Curió.

           Depuis quelques temps déjà les influx félins lui sont familiers. Comme tout humain s’initiant au surnaturel, il a d’abord été soumis, recevant les signes comme des injonctions ou des conseils, honorant les esprits avec dévotion. Puis comme un enfant qui apprend à doser sa force pour tirer le meilleur parti d’une toupie ou d’un yoyo, il a commencé à jouer avec les énergies. Il avait pourtant promis aux Dieux de n’en rien faire. Au début ce furent des jeux bien innocents, comme d’envoyer ses chats épier les hommes pour rapporter des nouvelles, ou d’utiliser un grondement pour épouvanter un chien qui l’importunait. Le Seigneur de Ketou l’avait bien su mais bah, les fils désobéissent toujours un peu à leurs pères, il n’y avait pas de quoi fouetter un chat.

           Puis il est allé un peu plus loin. Il a lancé des oeillades de lynx aux femmes interdites, fasciné des ocelots, semé des songes de pumas dans le sommeil des chasseurs. Glissant sur la pente qui allait le perdre, il s’est mis à rêver de fantaisies érotiques contre-nature. Le corps de tous les mammifères présentent des points communs : quatre membres, des yeux, des instincts procréateurs, des systèmes anatomiques semblables...De la même façon les spectres des signaux sensoriels des félins et des humains ont des points communs qui prêtent aux spéculations anthropomorphes ou fétichistes. Mais il s’agit en règle normale de pures proximités formelles sans rapport avec l’identité des espèces.

           Dés leur première nuit d’amour, Curió avait lutiné sa femme de gestes aux connotations Chat, mais qui restaient purement humains dans leur essence. C’était donc bien homme et femme, et non félins, qui s’aimaient dans le lit conjugal. Initié des fauves, il s’est essayé à tricher avec la nature, passant d’un câlin coup de griffe, d’un troussement de babine ou d’un lapement, des vibrations que son mental s’était approprié au contact des félins. Mais Curió a été suffisamment avisé pour ne jeter l’influx qu’au moment où partenaire était déjà montée trop haut sur le chemin du plaisir pour s’étonner de sensations qui, félines ou pas, lui semblaient à chaque fois d’enivrantes révélations : Curió est un parfait amant. D’ailleurs il a rapidement arrêté ces expériences, car il aime son épouse et la respecte trop pour l’entraîner dans des jeux qu’il sait interdits par les Dieux.

Oui, il l’aime et la respecte en bon époux. Mais les autres  femmes...Curió sait que les humains sont facilement manipulables quand ils sont soumis à des forces échappant à leurs symboles. Et comme il est bel homme, qui sait vers quel destin exceptionnel le mènera son pouvoir...

 

Curió, tu es libre ? Emmène donc ces Messieurs-Dames...

Deux militaires, un Colonel et un Capitaine, montent dans la pirogue avec leurs épouses. En route. Le Capitaine est nouveau à la garnison de Clevelandia et veut acheter des parfums et du whisky à Saint-Georges. Le Colonel a une bien jolie femme, pense Curió.

- Nous devons prendre l’avion à midi, dit le colonel. Tu emmèneras nos épouses déjeuner dans un restaurant où il y a du gibier. Je te paierai lundi.

- Bien mon Colonel.

Les deux officiers s’en vont laissant leurs femmes au soin du piroguier qu’ils savent digne de confiance.

C’est Curió lui-même qui a tué le pak dont se régalent les convives. Le voici qui commence à raconter des histoires de chasse, d’indiens, de fauves, d’expéditions en forêt. Quel beau parleur ! Il fait chaud et ces dames libérées de leurs maris sont ravies de s’attarder pour écouter le chasseur et profiter du luxe de la salle à manger climatisée.

- J’ai oublié d’acheter du rouge à lèvres !

- Les magasins ont rouvert, Cristina, va donc, nous t’attendons;

Voici le moment propice. Curió sent ses pupilles se rétrécir tant sont lumineux les yeux de sa beauté. Il jette tout son fluide.

- Madame Fonseca, j’ai eu un immense plaisir...

- Appelle-moi Maria.

 

Le Père de Saint accueille Curió avec bonne humeur. Les cauris et les médiums lui ont confirmé les pouvoirs surnaturels de son ami.

- Eh bien, quand vas-tu à Belém ? Il est grand temps que tu fasses ton initiation dans les règles, sinon tu risques fort de devenir un solitaire dont les gens auront peur.

- J’irai bientôt, promet Curió, mes nouvelles relations à Clevelândia m’obtiendront sous peu une place dans l’avion de l’armée. Mais dis-moi, n’aurais-tu pas un peu de ce parfum que tu as mélangé aux herbes préférées d’Ochoum ?

- Bien sûr, prends ce flacon, dit le prêtre en riant. Polisson, tu ne t’assagiras donc jamais ?

- C’est qu’il s’agit d’une affaire extraordinaire...

Curió ne résiste pas au plaisir de raconter la façon dont il a conquis Maria. Au fond sa visite est moins motivée par le parfum que par l’envie d’épater le vieux prêtre;

- Mais Curió, tu es fou ! Comment oses-tu utiliser des énergies sacrées pour...

- Je suis le Maître-félin, répond le fanfaron qui a perdu toute mesure, mon regard est d’agate, je connais la légende de la Déesse-Chatte Egyptienne. Sais-tu le nom latin de mon ami jaguar ?

- Cuistre, me prends-tu donc pour un sorcier ignorant ? Sache qu’à Bahia j’étais enfant de choeur à l’église de Maragogipe, que j’ai chanté en latin et tenu l’encensoir. Je ne manquais le catéchisme qu’à la saison où l’on coupe la canne.

- Je ne traite pas d’ignorant, mais tu me sembles envieux de mon fluide; Si j’ai la chance d’en être le dépositaire, n’ais-je pas le droit de l’utiliser comme bon me semble ?

- Crois-tu que les esprits félins se laissent chasser comme des jaguars, et quand t’accordant leur confiance ils te font leur égal ? Es-tu devenu fou pour ne plus faire la différence entre l’Axé des mortels et celui des dieux ? Les forces qui habitent les âmes ne sont pas des prostituées que l’on prend pour passer un caprice. Elles nous ont été données par les Dieux qui soufflent la vie dans le ventre de nos mères. Les psychiatres de Rio le savent bien, qui font appel à nos Mères de Saint pour raccommoder les trames déchirées des esprits déments. Vas-tu t’entêter, crois-tu que tu vas réussir ainsi ?

- Je réussirai. Mes chats me l’ont dit.

- Tes chats sont des mortels comme nous.

- Les jaguars me l’ont promis.

- C’est un piège qu’ils te tendent; Crois-tu que tu les as subjugués en les apprivoisant ? Es-tu à ce point vaniteux pour croire que ton habileté à communiquer avec les félins te donne tant de pouvoir sur eux ? Crois-tu que dans la bouche des hommes les formules magiques sont des ordres et non des suppliques, que le langage commande aux Dieux, que ceux-ci supporteraient un imposteur qui voudrait se substituer à eux ? Prends garde, Curió, les Dieux,c’est vrai, restent souvent sans réagir aux dérèglements des humains. C'est qu’ils respectent le droit de chaque clan à régler lui-même ses affaires. Mais celui qui veut ignorer l’ordre divin en violant les frontières des espèces sera maudit, comme le sont le scélérat qui abuse d’une vierge, le bandit qui fait usage de son arme dans une église, le riche qui trahit son serment pour voler le pauvre

- Tu me maudis donc ? s’écrie Curió furieux.

- Je n’ai aucune raison de te maudire, car tu ne m’as rien fait, ni à moi ni à mes frères. J’essaye de te faire entendre raison.

- Allez ne t’inquiète pas. Ce n’est qu’une amourette. Nous ne ferons que ce que font un homme et une femme. Je serai raisonnable.

           “Si tu peux” pense le vieux prêtre qui préfère maintenant garder le silence. Il a déjà pitié du jeune homme.

Enervé par cette discussion, Curió se sent un peu fiévreux en rentrant chez lui, un chat dans la gorge.

 

La langueur d’un chat, quand on le prend dans ses mains, qu’il est confiant et disposé à se faire câliner, n’a d’égale que celle des poupées de chiffon. Et des femmes amoureuses.

        - Eh mon minou, mon bébé, sois gentil, porte pour moi un message à mon aimée.

- Miaou.

- Laisse-moi mêler à ton poil le parfum de l’amour. Voilà. Tu lui diras simplement que le tigre qui est en moi réclame la chatte de mes rêves.

- Miii...raou ?

- Tu as bien compris. Va vite.

Le matou détale, tout enorgueilli de la confiance de son maître. En quelques minutes le message est transmis, qui vaincra les dernières hésitations de Maria. Elle sera au rendez-vous.

- Ne t’inquiète pas, Raimundo, mes amis me raccompagneront en voiture.

La maline a su bien vite se débarrasser du chauffeur du Colonel; Ce dernier n’a pas l’habitude de se mêler des affaires des autres, encore moins de celles de la femme de son supérieur. Après la visite de circonstance chez sa commère, voici la belle qui la maison du lieutenant. Le propriétaire, qui s’est absenté quelques semaines, en a confié la garde au piroguier. Les volets sont fermés, mais la porte entr’ouverte. Elle voit dans la pénombre briller les prunelles de Curió.

- Maria !

- Curió !

Tout est dit; leur passion est violente et le protocole sera réduit au minimum. Quelques compliments, quelques baisers, quelques soupirs. Et les voici dans la chambre à moitié dévêtus.

- Maria, j’ai un secret à te dire, le devineras-tu ?

- Je te vois venir, mon chaton, sur tes coussinets...

- Tu donnes ta langue au chat ?

- Je la donne. Quel est mon gage ?

- Laisse-moi te faire une toilette de chat de ma langue râpeuse !

- Ah, Curió ! Nos chairs s’uniront-elles comme celles des siamois ?

- Donne-moi ta peau lisse.

- Enlève ta pelisse.

- Oh ma panthère, jouons à chat perché.

- Cette perche que tu me tends je la prendrai, et pourrai alors dire que tu matou mis !

- En levrette ?

- Ah mais non, en minette.

- Tu embaumes du tigre...

- Mon bâton  de Lyon !

- Mon Oeil de lynx !

- Ah, que miaou...

- Oh, que ronron...

La décence ne permet pas de décrire les détails de cette scène plus avant. D’ailleurs leur dialogue n’est bientôt plus que cris d’animaux difficilement transcriptibles. Aux rugissements succèdent les morsures, les griffures et les étreintes les plus bestiales. D’évidence l’ivresse des plaisirs félins a fait perdre la raison aux amants.

Et voici qu’un frisson de folie court sur Oiapoque. Les vibrations dégagées par les mouvements fornicateurs des adultères bientôt se transmettent aux moustaches des chats. Pris à leur tour de démence, ceux-ci miaulent à tout-va. Voici que les femelles en rut se donnent aux mâles qui les couvrent sans tarder. Mais la sorcellerie a mélangé le monde des humains et celui des chats.

- Curió, ah Curió ! crient les femelles.

- Maria, mon amour ! répondent les mâles avec une diction si parfaite que, ne serait-ce une légère pointe d’accent chat, l’on croirait entendre parler des hommes.

Dans les cafés les chanteurs de Brega sont à leur tour gagnés par la psychose, les voici qu’ils truffent de miaulements et de rugissements les paroles des chansons. Les synthétiseurs se mettent à ronronner. Mais au Brésil les sons les plus variés et les plus excentriques n’étonnent personne. Sans se préoccuper des caprices des artistes, les danseurs continuent à faire tourner leurs cavalières. Les pupilles de leurs femelles se sont agrandies, leurs pas sont plus souples que jamais, leurs minauderies invitent les mâles à se tailler la part du lion.

Le doute commence pourtant à s’installer dans les esprits. Sont-ils tous ivres ? C’est la seule explication qu’ils trouvent à leurs comportements étranges. Ceux qui n’ont pas assez bu commandent des tournées de bières pour s’étourdir. Toute la bière vendue on boit des martinis et des tafias. On se retient pour ne pas miauler, comme en temps normal on évite certains gestes osés en compagnie. Les chats pendant ce temps, sexuellement satisfaits, se promènent en bande en fredonnant des refrains de frevos et de sambas, et bras-dessus bras-dessous avec leurs chattes, lancent des golibets aux chiens qui s’enfuient épouvantés. Non. Impossible. Les humains sont soûls, ou du moins doivent-ils d’urgence s’en convaincre. On boit encore pour être vraiment ivre et se libérer de l’angoisse de se voir sombrer dans la folie. On réveille les commerçants pour qu’ils cèdent leurs stocks. Les trafiquants osent même vendre leur crack aux yeux de tous. Enfin on rentre chez soi pour dormir d’un sommeil comateux tant il sera frelaté d’alcool et de drogue, mais vaut mieux cela que le délire.

Le lendemain hommes et femmes ont la gueule de bois. Par un miracle qui des années durant remplira  les églises d’Oiapoque de bougies et d’ex-voto, les familles restées dans les maisons fermées ont été épargnées, sans doute protégées par les images la Vierge, les croix, les figues et les bibles. Elles se sont réveillées sans rien avoir soupçonné. Mais ceux qui étaient dans les bars et  les gargottes sont choqués. Sagement ils évitent de parler et en leur for intérieur essaient de se convaincre qu’ils s’agissaient de troubles purement individuels dus aux excès de boisson. Les policiers, qui ont touché de coquettes commissions sur les ventes de drogue, sont atteints d’une amnésie toute professionnelle. Maria a presque tout oublié, elle se souvient que d’une simple nuit d’amour avec un partenaire délicieusement plaisantin. Curió, trop bien occupé, n’a rien su des énergies qu’il a déchaînées.

 

Aux grands maux les grands remèdes. Le soir même une réunion secrète aura lieu dans la canopée.

Il est rare que les Dieux s’occupent en personne des cas particuliers : ils feront tenir conseil par leurs lieutenants, dignitaires des sous-phalanges, selon la règle en usage parmi les esprits brésiliens. Seule exception la Cabocla Jurema viendra en personne, par coquetterie d’Indienne. Sans intention d’ailleurs d’imposer ses vues, étant entendu que les délégataires ont toute qualité pour parler au nom de leurs pères. Chango envoie l’Esprit Chien-Bois. Le choix parait si naturel à tous que la sentence est déjà esquissée. Le Preto Velho est représenté par le Zombi Silvius, un esprit créole incarné à l’époque de la souveraineté française. Ochala a mandaté le Perroquet-Crucifié, Ossaïm l’Enfant-Liane, Ochoum la Rivière-Couleuvre. D’autres esprits sont là, des caboclos venus comme simples  témoins. Le Capitaine-Ocelot, qui doit son titre à l’alliance qu’il fit jadis avec les sorciers Saramakas de Tampak, arrive le dernier. Il a toute la confiance d’Ochossi.

- Bonsoir mes amis, excusez mon retard.

- Ne t’excuse pas, dit Jurema, nous te savons triste des fautes de ton ami, ou je devrais dire ton ancien ami.

- Le fait est qu’il nous a trahis, répond tranquillement le Capitaine-Ocelot.

- N’avez-vous pas été imprudents en lui passant des énergies félines ? demande le Perroquet Crucifié.

- Peut-être, mais tu sais bien qu’ici les choses ne sont pas codifiées comme à Bahia, il nous faut prendre nos risques. Et sa faute est d’autant plus grave que notre amitié était déjà ancienne.

- Laissons parler l’Esprit Chien-Bois, suggère la Rivière-Couleuvre.

Un silence se fait. Chien-Bois parle.

- Depuis longtemps nous vivions en paix avec tous, nos territoires marqués, nos prérogatives reconnues, nos symboles ancrés dans les mythes de chaque bande d’humains. Aujourd’hui notre espèce est démoralisée, les chats ont été manipulés pour violer les équilibres de la nature, les hommes se méfient d’eux comme de nous, les animaux ne sont plus sûrs de rien, des énergies courent sans qu’un cri de singe ou un Pater Noster ne puissent les canaliser. Depuis hier six chiennes ont fait des fausses couches, et leurs petits servent de repas aux fourmis. Déjà nombreux sont ceux parmi les miens qui veulent s’allier à Oubalouaié pour répandre la rage et la gale dans la région. Et si justice n’est pas rapidement faite, c’est bien ce qu’il arrivera.

- Echou n’a donc pas prévenu le Maître des Maladies ?

- Il m’en a chargé et je l’ai fait, intervient un ouistiti-lion perché sur un arbre voisin. Mais vous connaissez Oubalouaié et ses fils. Ce sont des solitaires qui négocient rarement leurs décisions.

           Un autre silence

- Zombi Silvius, tu ne dis rien ?

- Vous savez la peine que j’ai à traiter de tels sujets, dit le vieux nègre qui depuis le début de la réunion se sait la tâche de prononcer le verdict, mais nous avons déjà tous pris notre décision. Curió doit mourir. Je guiderai son âme vers les Enfers où j’essaierai d’adoucir sa peine. A sa mo di.

- Que proposes-tu pour exécuter la sentence ? demande l’Enfant-Liane, enverrons-nous les chiens attaquer Curió ?

- Il n’en est pas question, censure vivement l’Esprit Chien-Bois. Les hommes doivent être punis par les hommes. Il y a matière à vengeance et ils se vengeront.

- Mais le Colonel sait-il bien l’histoire ?

- Non dit Sylvius, mais... Capitaine... Si tu voulais...

- N’en dis pas plus, répond l’Esprit félin, j’ai lu ton plan dans tes pensées.

 

           Il répugne un peu au Capitaine-Ocelot d’utiliser les services des chats d’Oiapoque, mais il n’y a guère d’autre moyen. Un jeune matou se prête au jeu.

           Vers dix heures le Colonel descend de l’avion affrété par la Banque du Brésil. Arrivé chez lui il prend une douche et demande à Maria de lui faire un jus de goyave. Le couple s’installe à la table du jardin et commente les affaires de leurs familles respectives.

           Profitant d’un moment de silence, alors que le Colonel examine le courrier reçu en son absence, le chat saute d’un manguier et s’approche de la table.

- Bonjour mon amour, dit-il en imitant la voix de Curió.

- Curió, quelle surprise ! répond Maria tout heureuse

Mais le piège se referme. Le chat lui souffle haineusement au visage.

- Curió !  Non ! ...

           La jeune femme revoit toute la scène de folie dont elle a été le jouet, se sait soudain perdue, surprise par son mari à parler avec un chat comme elle parlait à son amant. Elle pousse un cri hystérique, se lève pour s’enfuir mais au bout de quelques pas s’effondre évanouie.

           Le Colonel la fait porter dans sa chambre. Elle délire, tour à tour dans le langage des chats et celui des humains, a des visions de fauves venant la dévorer, implore Curió tantôt de venir à son secours, tantôt de la laisser en paix. Fonseca n’en croit pas ses oreilles, lui qui croyait sa femme si équilibrée.

           L’enquête sera rondement menée. Les gens n’aiment pas parler, mais nombreux son ceux qui se souviennent avec terreur du frisson de folie féline. Et malgré la peur qu’ils ont d’évoquer des choses si étranges, ils veulent se soulager. Les langues se délient. Ils racontent tout, les cris qu’ils ont entendus dans la maison fermée, les chats qui se sont mis à parler, Maria qui est rentrée vers cinq heures du matin, les yeux chatoyant comme des opales, en ronronnant si fort qu’elle a réveillé le chauffeur du Colonel. Celui-ci a été tellement effrayé qu’il est allé se confesser le matin même, lui qui n’avait pas mis les pieds dans une église depuis trente ans. Où est donc cette maison ? Qui s’en occupe ?

          

           Il est des problèmes qui n’admettent qu’une solution.

- Faites venir le Caporal Da Silva.

Da Silva arrive quelques minutes après.

- A vos ordres mon Colonel !

Fonseca ferme la porte.

- Laisse tomber le Colonel, Zé. Boiras-tu une bière avec moi ?

- Avec plaisir, Inaldo.

L’amitié des deux hommes date de leur jeunesse dans le sertão du Pernambuc. Ils évoquent les joies et les misères du rude pays qui les verra revenir un jour  pour mourir en paix. Le Colonel en vient au fait.

- Bien, je voulais te parler d’une affaire…

- Il a suffit que tu m’aies appelé par mon nom de vaqueiro, comme quand je gardais le bétail de ton père, pour savoir ce que tu veux de moi. Je sais ce que j’ai à faire, sois tranquille.

- Tu sais donc...

- Je sais. Et  j’ai déjà ce qu’il me faut. Je serai content de rendre service à l’homme qui a tant fait pour ma famille.

- Bien, j’ai prévu de...

- Laisse ces questions pour un autre jour. Il nous faut d’abord faire le ménage. L’honneur d’un clan est l’affaire de tous ses membres.

Da Silva se lève.

- A vos ordres, mon Colonel !

Les deux hommes se saluent militairement.

 

           Curió est à la terrasse du Beija-Flor. C’est le restaurant chic d’Oiapoque, tenu par un français et une Brésilienne. Le seul endroit où l’on peut manger autre chose que des viandes trop cuites accompagnées de riz et de haricots. Toujours des plats européens en plus des standards brésiliens, du vin, des desserts. Sans compter le charme sulfureux de la patronne, mais la Curió se tient à carreau, le patron est jaloux. Toujours est-il que c’est un endroit bon genre où l’on est fier de se montrer.

           Il fait beau. Curió pense en riant à ses exploits de l’avant-veille. Il est sûr de son pouvoir, détient les secrets des félins et la façon d’utiliser leur fluide pour ensorceler les femmes. Il pense déjà à sa prochaine proie, une petite Indienne qu’il a vu débarquer d’une tapouille, aux yeux en amandes et aux cheveux luisants comme les poils de sa chatte noire. Et en attendant il raconte ses exploits de chasseur à qui veut l’entendre.

           Zé est tapi dans les roseaux. Quel dommage, un fusil tout neuf qu’il va jeter au fleuve dans quelques instants. Mais il aura servi... Il faut attendre le pouvoir tirer sans risquer d’atteindre le patron ou un des clients français, car si un gringo est tué l’enquête sera inévitable et la police fédérale s’en mêlera. Maintenant. Le coup part. Ce sont de simples plombs de douze qui atteignent Curió à la tête, mais de si près leur force est terrible, sept ou huit suffisent à faire sauter la boîte crânienne. Le jeune homme s’effondre, presque tout le lobe droit de son cerveau se répand sur le plancher.

 

           - M’raouuu ! M’raaaaaouuu !

           A la fois miaulement, grognement, ronronnement. Ce petit cri exprime le contentement, l’exigence, l’excitation, la tendresse. La dernière vision de Curió est celle de ses chats tout contents à l’annonce du festin que valeur offrir sa cervelle toute fraîche.  M’raouuu ! M’raaaaaouuu !

 

© la Créature des Marais, 2010

 

« Des Félins et des Femmes »

© la Créature des Marais, 2010