Les nouvelles d’un écrivain anonyme

proposées par la Créature des Marais

 

Et dire que tout ça c’était pour avoir la paix avec ma femme.

Depuis quelques temps j’écrivais des nouvelles, des histoires à la noix glanées au coin de la rue, enjolivées de quelques paradigmes et d’une bonne dose de persiflage. C’était pour amuser la galerie, pour entendre les copains me saluer d’un joyeux :

Alors Dário, toujours aussi con ?

Pour la connerie je serai toujours ton apprenti mon chéri…

Et on allait picoler au bar du Chodo, écouter Wenilton gratter sa guitare et Thiago son

reco-reco, réciter des poésies, pousser la chansonnette. Ah, Bohème !

 

           Evidemment il a fallu que Gisela s’en mêle. Elle a fait lire mes histoires à sa mère, puis à sa meilleure amie, et à sa sœur.

           Depuis quelques temps elle me regardait d’un air songeur et ne m’engueulait plus quand je rentrais à une heure indécente. Qu’est-ce qu’elle avait encore celle-là ? Et ce jour-là elle n’avait rien dit de la journée. Pas dégoisé un mot.

Qu’est-ce que t’as toi en ce moment ?

Ah…rien. C’est mes règles.

Tu les as eues la semaine dernière.

Je la prends par les poignets et la plaque contre le mur. Elle se laisse embrasser mais

garde son air boudeur.

Allez dis-moi tout. Raconte à ton gros toutou qui t’aime.

Elle reprend sa respiration.

Maman t’as trouvé un éditeur. Elle connaît le président de la Chambre des

 Députés. Il t’obtiendra une subvention et te présentera à des journalistes.

J’aime pas les politiciens. C’est un ramassis de corrompus. J’ai un boulot pour

      gagner notre vie. Ca va comme ça.

C’est avec ton salaire minable qu’on va élever les enfants ? J’ai même pas de quoi

changer la machine à laver. Et la télé, faut tout le temps que je tripote l’antenne pour regarder le feuilleton.

Un silence interminable et la voilà qui se met à pleurer.

Tu ne m’aimes pas ! Tu ne penses qu’à toi ! Tu, tu, tu…

C’est ça. Tututu. Mais on est mariés et on a deux gosses. Et puis je l’aime ma Gisela. Alors…

Mon lapin, ma biche, mon petit pain de sucre. Tu es la femme de ma vie. Je

      t’aime, je t’adore, je te chéris. Je ferai tout ce que tu voudras.

Le lit n’est pas loin. Et elle est si belle, ma Gisela, quand elle est me fait un scène…

 

A peine a-t-elle remis sa culotte qu’elle appelle sa mère. Je vais prendre une douche.

Quand je reviens elle sort un paquet de l’armoire.

Mardi, au théâtre.

Pause d’une seconde.

J’ai acheté une chemise et un pantalon pour ton rendez-vous. Il reste cent dix

réaux à payer. Chez Marisa. La facture est dans le tiroir du meuble de la cuisine. T’as compris ?

Elle éclate de rire devant ma mine déconfite.

 

Je suis reçu par Menezes, le Secrétaire à la Culture.

Ah gamin, tu me rajeunis pas ! Si je l’ai connu le bar du Chodo, Oui, c’était déjà

le vieux Albino qui était le patron. Et Nonato Leal, quand il jouait un chorinho, c’était tellement beau qu’on pensait même plus à regarder les filles !

           Oui, alors le gouvernement de l’Amapa soutient les artistes, tu sais ça, la culture c’est indispensable pour faire des citoyens. Non, on n’a rien contre l’association des écrivains. Mais non, on s’en fiche qu’ils soient manipulés par l’opposition. C’est des braves gars, mais ils sont un peu passéistes, ils se prennent pour des modernistes quatre-vingts ans après, ah ah !

           Bon alors, on est en partenariat avec l’éditeur, tu signes sur un tirage limité, on te distribue. T’empoches un forfait et rediscute après avec l’éditeur. Ah, faudra rajouter une petite bafouille sur Jari. Oui, oui, Ludwig, la cellulose, toute l’histoire. Et n’oublie pas la Rébellion de Césario, c’est une belle page d’histoire. Le mieux c’est que tu ailles faire un tour là-bas. Tu passeras prendre le billet à la Casa Francesa et t’iras voir le Maire de ma part, oui, c’est bientôt le cinquantenaire de la municipalité. Mais non, personne te demande de faire de la politique. D’ailleurs t’inquiète, gamin, moi je te comprends comme si tu étais mon fils, et je sais que tu aimes ton peuple, notre bon peuple de l’Amapa ! Et pense à ta famille, c’est toi l’homme !

           Ce type me plait qu’à moitié, pour ne pas dire plus, ou moins. Bon, enfin, j’aurai de quoi payer quelques machines à laver à Gisela. Et quelques bringues.

Ah tiens, je te donne une lettre recommandation pour Milton, oui le maire.

Et tu lui donnes ça aussi, c’est des photos que je dois lui envoyer ça fait des lustres.

 

 J’ai négocié une petite avance qu’ils te verseront la semaine prochaine. Elle te

plait ma nouvelle robe ?  J’avais plus rien à me mettre, ni les enfants d’ailleurs, oui dans le tiroir de la cuisine. Ah tiens y’a Gilberto qu’à appelé

           Gilberto. On a fait les quatre cents coups lui et moi. Le temps passe. Il est maintenant à Brasilia et travaille comme journaliste pour un quotidien. Je le rappelle tout fier de lui raconter les nouveautés. Je le sens un peu nerveux de savoir que je vais à Jari. Il marmonne quelques sous-entendus à propos de mon commanditaire.

-    Menezes ? Sans doute pas plus que les autres. Il file un mauvais coton ?          

           -    Je ne sais pas trop, ce dont je suis sûr c’est que la fédérale l’a mis sur écoute pour des histoires pas claires. Méfie-toi en tous cas, ces gens-là sont très forts pour mouiller tout le monde. Tu reviens quand ? Bon je te verrai à ton retour.

 

Je suis tout joyeux quand je monte dans le bimoteur. Quarante-cinq minutes jusqu’à

Monte Dourado, au-dessus de la forêt amazonienne verte comme un champ de brocolis. Trois jours à faire le touriste au frais du contribuable, je vais me faire chambrer en rentrant. Mais c’est pour Gisela. Faut respecter, les gars.

           Monte Dourado est à quelques minutes de pirogue de Laranjal do Jari, dans l’état du Para. C’est une ville montée de toute pièces avec l’argent d’un milliardaire américain qui rêvait de transformer l’Amazonie en verger. Des flamboyants et des bougainvillées y égayent les villas proprettes du monde fermé de la classe moyenne.

           De l’autre côté du fleuve il y a Laranjal do Jari, dans l’état de l’Amapa, la ville satellite, on l’on se fournit en denrées, en main d’œuvre et en chair humaine bon marché.

Quelques minutes de pirogue et m’y voici. Je file droit à l’hôtel que Menezes m’a indiqué, pose mes affaires et appelle la mairie. Oui, Monsieur Milton peut vous recevoir ce matin.

Une paire de rouflaquettes sur un visage sanguin et goitreux, le sourire ingénu et le

 regard faux. A faire plus pitié qu’envie, le notable, le notoire, le notoirement nauséabond. Bonjour Monsieur le Maire, c’est un grand honneur… Monsieur le Maire quel plaisir… Mon gros Maire de mes deux…Non, ça je lui dit pas, non. Menezes que je l’aime, et que je suis content d’être dans votre jolie municipalité, oui je suis écrivain, enfin j’essaye, et justement, et comme de juste, eh oui. Monsieur le Maire.  Oui.

Monsieur Menezes m’a donné cela pour vous. Milton prend l’enveloppe, l’ouvre et

regarde rapidement les photos, les tasse, les retourne et les bat comme un jeu de cartes, fait un petit sourire et de ses orbites sans étoiles me remercie tacitement. Puis de la bouche, explicitement.

Ah comme ça me fait plaisir, c’est le baptême de ma filleule, on est compères

Menezes et moi…Comment vous remercier…Tenez, prenez donc la land-rover de la mairie, Monsieur Dário, vous serez plus à l’aise pour visiter le pays. Elle est juste devant , le quatre-quatre vert foncé.

           Il me tend une paire de clés. Je ne m’attendais pas à tout ça. Mais je ne suis pas trop surpris, il ne faut s’étonner de rien avec les politiques. Milton m’annoncera au responsable de la bibliothèque pour que je puisse me documenter au mieux. Je prends congé.

           Le quatre-quatre est bien là. Je tourne la clé de contact, et broum. Ca marche. Sympa ce Milton.

 

           Dix minutes plus tard je suis à la bibliothèque. Quelques livres et quelques revues clairsemés sur des étagères en bois du pays, pas grand-chose. Mais le cœur y est. La bibliothécaire y croit, elle est aller fouiner chez les bouquinistes de Macapá pour dépenser au mieux les trois sous qu’on lui a octroyés. Elle m’assaille de gentillesses.

           - Voici le rayon consacré à Laranjal do Jari. Vous trouverez plein de choses sur le Projet Jari, des anecdotes sur Ludwig. Et voici le travail de notre grand historien, Monsieur Lima. Vous connaissez l’histoire de Cesário ?

           La rébellion de Cesário1.

           C’était en 1928. Dans la région régnait le Colonel José Julio, propriétaire d’une immense fazenda. Pour commander ses ouvriers agricoles, il employait des hommes de main qui imposaient la terreur. Leur salaire était maigre mais agrémenté d’un appréciable avantage en nature : celui de pouvoir d’abuser impunément des filles des travailleurs. Un jour pourtant un nordestin, Césario de Medeiros, qui pour être quasi-esclave n’en était pas moins homme d’honneur, résolu venger le viol de ses deux filles.

           Il leva une expédition et prit d’assaut le navire dans lequel se trouvaient les agresseurs. Alors il se proclama Commandant – avec par conséquent le droit de célébrer un mariage ayant valeur légale.   Les deux filles furent amenées sur le navire, on installa une image de Notre-Dame sur la proue. Les deux violeurs furent attachés et on procéda à une brève cérémonie.

Mes filles sont mariées.

L’image de la Vierge fut enlevée et les mariées éloignées.

Puis on fusilla les deux hommes.

Mes filles sont veuves, déclara Césario soulagé,  sur un ton solennel.

           J’emprunte quelques livres pour faire photocopier les passages nécessaires à rédiger mon topo, je verrai plus tard Milton pour une interview. Et je rajouterai un peu de couleur locale, du genre Dona Maria fait la meilleure panelada du marché. Je m’en tirerai avec une dizaine de pages.

 

Quatre-quatre. Contact. Je mets les gaz et vais un peu au hasard. J’ai faim, mais le plaisir de la promenade est plus fort, je trouverai bien sur la route un boui-boui pour me restaurer. Je me dirige vers la sortie de la ville, vers un paysage rural qui me mettra mieux encore en appétit. Roule, roule, mon quatre-quatre, tu as des ailes ! Trotte, vole, courre, galope, ma jolie jument !  Eh, gaffe à pas écraser un gosse, ça gâcherait ton week-end.

 

1. A rebelião do Cesário. Selon l’historien Vinicius Lima, cité par Gilberto Dimenstein dans Meninas da noite

 

 

Les odeurs de la forêt augmentent encore ma faim. J’avise une épicerie, de l’autre côté de la route, avec quelques tables devant. Ils doivent bien faire à manger. Au moment d’obliquer je vois un gros trou. Pas commode, il y a un autre commerce cinquante mètres plus loin qui fera aussi bien l’affaire.  Je me gare.

Bonjour tout le monde. Vous auriez quelque chose à manger ?

Il n’y a rien de prêt, répond la patronne. Mais on peut faire chercher.

Elle avise un client.

Eh Benedito ! T’as pas dit que ta femme faisait un fameux ragoût de biche aujourd’hui ?

Le Benedito est un solide bonhomme. La barbe mal faite, les habits tachés de boue,

 mais un regard plein de joie, quelques outils à ses pieds.

Oui, Madame, les meilleurs morceaux, avec tout l’accompagnement dans les

règles de l’art . Mon épouse sait cuisiner.

C’est que le Monsieur, qui vient de…

Macapa.

Oui, de Macapa, il voudrait manger.

J’ai entendu. Mais moi aussi j’ai faim. J’ai pas le courage de faire un aller

et retour de plus jusqu’à chez moi.

Evidemment il veut que l’emmène chez lui, mais n’ira pas demander.

Vous pouvez aller avec lui, Monsieur, en voiture ça prend une minute.

-     Ah, mais je ne voudrais pas incommoder…

           -     Mais je vous en prie, Patron, nous les gens de Jari on fait pas de chichi. Eh Paula, donne-moi deux bières à emporter, tu les mets sur mon compte.

          

           La maison de Benedito est en contrebas de la route. On y descend par un chemin en pente à peine praticable. Cette une baraque en bois, sur pilotis, avec derrière un ponton qui mène à un igarapé. Les murs sont en lambris recouverts de peinture bleue et le toit en  fibro-ciment ondulé. Il y a un potager, et deux chevaux qui paissent à l’écart.

           Je descends la pente tant bien que mal. L’endroit est simple mais témoigne d’une intimité avec la nature que nous ne connaissons pas dans les villes. La femme de Benedito me salue timidement en m’appelant doutor et m’apporte une chaise.

           Ce n’est qu’après que j’ai éclusé une gorgée de bière qu’il se décide à me questionner. Vous êtes de Macapa ? Oui, j’y suis allé plusieurs fois. Nous on est du Maranhao, près d’Imperatriz, c’est un cousin qui m’a trouvé du boulot, il y a déjà cinq ans. On s’est habitué,

du moment qu’on peut élever les enfants…Deux mômes m’observent à bonne distance, échangeant de temps à autre des chuchotement. Une gamine d’environ dix ans et un garçon de sept ou huit ans.  Il y a un bébé dans la pièce voisine. Sa femme s’appelle Angela. Une belle plante. Ses vêtements sont usés et font paraître plus neufs encore son sourire et sa chevelure.

 

Ils me racontent leur vie. Pour vivre il faut manger d’abord. Ils vont souvent à la chasse avec le contremaître qui a une voiture. Ils partagent avec les voisins, font du troc avec un commerçant, parfois avec les pêcheurs.

La terre est pas marâtre, par ici. On a autant de fruits qu’on veut, des cupu-açus,

des cajous, des mangues, des ananas.

Il désigne le potager.

On fait des légumes, de la coriandre, de la ciboulette, du manioc, des patates, mêmes quelques pieds de maïs pour la Saint-Jean. C’est ma femme le laboureur.

Il a un petit rire, tout fier qu’il est d’avoir une épouse courageuse.

Je n’achète que le riz, les haricots, le café, le sucre, le lait…

Il arrête la liste l’air soucieux. Il doit penser à l’ardoise du commerçant.

-    Le plus cher c’est le lait pour le bébé et les médicaments, ajoute Angela.

 Du temps où j’étais petite les remèdes on n’allait pas en chercher à la pharmacie, on faisait des infusions, et puis des prières, les enfants mourraient souvent. Mais maintenant qu’il y a des pharmacies on se sacrifie, c’est que c’est trop de douleur, un petit qui meurt…

 

           Benedito est journalier. En ce moment il abat des arbres pour une usine de cellulose. Oui il a des projets, mais n’a pas l’air d’avoir envie d’en parler, il dit simplement qu’il met quelques sous de côté, il fera un truc plus tard, si Dieu veut.

           Moi je suis un peu péteux d’avouer je viens dans le coin pour le compte des politiciens. Mais c’est pour la machine à laver à Gisela , ma Gisela. Faut respecter. Angela approuve. Milton, oui c’est la clique à Roberto, des gens un peu…Oui. On s’est compris. Benedito sourit. Je ne suis pas sûr de savoir à quoi il pense.

           On mange. Les enfants s’approchent et se risquent à m’adresser un sourire, puis m’oublient. On continue à parler de choses et d’autres. Eh mais à quoi ils vous servent ces chevaux ? Ah ça sert toujours les chevaux, quand on a besoin on emprunte une carriole.

Des braves bêtes, ils font partie de la famille.

           Au moment de partir je veux payer mais Benedito refuse. Il m’invite à venir le lendemain, samedi, pour une petite grillade avec ses compagnons de travail. On convient que je ramènerais une caisse de bière et un morceau de boeuf, ça les changera du gibier. Mais non, Menezes me remboursera. Oui je ferai mettre la bière au frais.

           Les gosses écoutaient mine de rien.

           -     Monsieur,  vous prendrez aussi du chocolat ?

           La mère gronde sa fille. C’est quoi ces façons de demander à un invité…non mais.

 

           Tout cela est bien drôle, car c’est ce trou au milieu de la chaussée qui m’a fait aller à la deuxième épicerie. Il n’y aurait pas eu ce trou, jamais je n’aurais connu ces gens adorables. La vie est parfois si absurde…mais quel hasard extraordinaire !

           Je passe l’après-midi  à travailler.

Samedi matin j’appelle Gisela. Oui, je t’aime, tu es ma petite biche d’amour. Mais non je suis pas allé voir les filles, c’est pas mon genre, tu sais bien. Ben une petite bière avec des copains. Mais non. Passe-moi les enfants. Oui ma chérie, je suis allé dans gros navion. Avec des ailes, des grandes ailes. Ton frère a été sage ?  Passe-le moi. Bisou. A Jari, oui dans un gros navion, oui. Non, il a des ailes mais il a pas de jambes. Oui je ramènerai un navion. Oui, le plus gros que je trouverai. Passe-moi ta mère. Bisou. Mais non j’irai pas voir les filles. C’est pas mon genre. Ah c’est parce que tu m’aimes que t’es jalouse ? Moi aussi je t’aime. Oui. C’est ça. Bisou.

           Coup de fil de Menezes. Je dois passer aux infos régionales lundi. Rendez-vous à dix-huit heures aux studios, demande Patricio. Tu parleras de ton bouquin, réfléchis à ce que tu diras, prévoit cinq minutes et évite de trop improviser. Et arrive en forme c’est en direct. Mais t’inquiète gamin, c’est le métier qui rentre, allez salut.  

 

           J’ai pris de la picanha, un morceau idéal pour le barbecue, une caisse d’Antarctica, du Coca-cola et du chocolat. Quand j’arrive il y a deux hommes, un jeune et un vieux, qui habitent avec la famille, ainsi qu’un voisin entre deux âges.

           On boit un coup de gnôle avec les amuse-gueules, Seigneur Jésus on travaille déjà comme des animaux, on peut bien se relâcher un peu la fin de semaine. Le voisin a amené sa guitare et chante de bonnes vieilles chansons, parce que les nouveautés c’est pas qu’on n’aime pas mais elles font qu’accompagner notre routine, tandis que les vieux morceaux ça nous rappelle nos parents, et les premiers bals où on allait quand on était gosses. Entre le passé que l’on regrette et le futur dont on rêve, les pauvres ça n’a jamais de présent, sauf quand ça fait la fête ou quand ça fait l’amour.

Alors Monsieur vous faites des livres ?

Ah mais toi aussi…

Comment ça ?

Tu ne coupes pas du bois dans la forêt ? Alors avec le bois on fait la cellulose, avec la cellulose le papier, et avec le papier les livres. Tu vois bien, si tu n’abattais pas des arbres il n’y aurait pas livres, pas plus que s’il n’y avait pas d’ouvriers dans les usines ou pas d’écrivains.

Les jeunes approuvent, après tout c’est le bon sens. Le vieux Alberto ajoute l’air

songeur :

           -    Oui, c’est comme notre Brésil, il a fallu du monde pour le faire. Dieu nous a aidé…

L’alcool me rend bavard, et romantique. Je parle de ma famille, de Gisela.

L’alcool me rend bavard, et rebelle. Je parle du Mouvement des Sans-Terre, du

 massacre de Carajás. Les autres écoutent sans répondre. Puis le vieux Alberto me regarde dans les yeux.

Des Sans-Terre il n’y en a pas si loin d’ici.

Je sais, ils ont envahi la fazenda Nova Vida. Les journaux en on parlé. J’irais bien

           les voir, mais si ça se sait je perdrai mon contrat.

           Je parle…Ils parlent.

Nous on y va la nuit, sans faire de bruit, en passant par le chemin qui est derrière

la station de la radio. On rejoint la route bien plus loin. Tu comprends pourquoi on a des chevaux maintenant ? C’est nous qui faisons la liaison avec les camarades de Macapá.

Ce ne serait pas la bande à Luis, celui qu’on appelle Crapaud ?

Oui, c’est lui et d’autres.

Le truc de Benedito, c’était ça. Son bout de terre. Il a fait son alliance avec le

Mouvement qui lui donnera sa part le moment venu, pour l’instant il reste dans le coin, c’est l’homme idéal pour faire les liaisons car il est ancien à Jari et ne prête pas aux soupçons. Il amène à ceux de l’invasion des médicaments, des outils, du courrier, il connaît du monde qui va chercher ce qu’il faut pour lui sans poser de question. C’est un peu dangereux car les grands propriétaires terriens sont devenus nerveux, surtout depuis que des avocats du Mouvement on mis en doute la validité de leurs titres de propriété. Mais le peuple doit lutter pour ses droits et pour sa terre.

           Le voisin aussi est dans le combat, le vieux Alberto lui à son âge il n’a plus d’ambition et le jeune Chiquinho a toute la vie pour faire ses choix.

Ah, la première chose qu’il lui faut trouver à labourer, vous pouvez le deviner…

-     Pour un étalon pareil il ne manquera pas de femelles…

Nous rions de bon cœur, sauf Chiquinho qui prend l’air détaché. C’est vrai qu’il respire la santé.

-    Les plaisanteries ne le perturbent pas, c’est un garçon sérieux.

           -    Eh, fichez-lui la paix !

Y’a pas de problème…jette le jeune homme, un brin condescendant.

En tous cas le jour il fera sa cour il nous mettra pas au courant.

Mais on sera invités à la fête…

Oui, Chiquinho ira faire sa vie.

Le vieux Alberto, lui, restera habiter avec eux. Il a six enfants à Belém qu’il n’a pas vu depuis des années, et qu’il ne reverra pas si tôt. Mais c’est de sa faute. A trop traîner dans les bars du port il a eu des mauvaises fréquentations et s’est retrouvé en cabane. Une histoire de filles. Comprendre traite des blanches, une affaire qui se portait bien en Amazonie il y a encore quelques années. Aujourd’hui ? On ne sait pas. Mieux ne vaut pas en savoir trop. A son retour de prison son épouse l’a viré, les garçons ont donné raison à leur mère, il avait été trop loin, sali le nom de la famille, que Dieu lui pardonne. Mais qu’il s’en aille et fasse sa pénitence pour le restant de ses jours. Oui, que Dieu lui vienne en aide, au père, il pourra encore racheter son âme et mourir en paix.

           Je roule doucement en rentrant, à moitié ivre que je suis.

 

           Dernière journée à Jari, demain je reprends l’avion. Je passerai tout à l’heure dire au revoir, en attendant je planche sur mon article. On frappe à la porte.

Monsieur Dário ?

Oui entrez.

C’est le voisin.

Il est arrivé un malheur.

Benedito, Chiquinho, Alberto. Retrouvés morts près de la route, dans le chemin où ils

 allaient chercher des arbres pour la compagnie. Il y a à peine une heure.

La police a trouvé des doses de crack a une quinzaine de mètres des corps. Ils disent que c’est des affrontements entre bandes rivales de trafiquants.

J’explose.

-    Ils veulent nous faire croire des conneries pareilles ? Mais c’est pas des ficelles, c’est des cordes ! Tu crois que des trafiquants se baladent avec leur came pour aller bouger des grumes ? Et comme par hasard on appelle des gens le dimanche pour un boulot urgent alors que le bateau est même pas arrivé de Belém ? Tu trouves ça normal ?

           -    Non.

           -    Alors ?

           -    Je ne sais pas.

           -    Bon ça va, t’es pas flic. Où sont les corps ?

           -    A la morgue, pour l’autopsie.

           -    La famille ?

           -    Chez eux.

 

           Déprime. Mais qu’est-ce que je vais leur dire, nom de Dieu ? Qu’est-ce que je vais dire à une veuve et des orphelins ? Ah non c’est pas possible, c’est pas permis, c’est pas…Mais ils m’ont  pas demandé mon avis. Ces chiens.

-    Je ne te rendrai pas ton mari…Mais on va pas en rester là. J’ai un ami qui est

journaliste à Brasilia, il est à Macapa en ce moment. On vengera Benedito.

Tu veux un café ?

C’est Idelma, la fille de Benedito. Elle semble absorbée par une idée.

Assieds-toi là. Regarde c’est la photo de Papa, on l’a mise entre la statue de la Vierge et celle du bœuf, avec une bougie. Il est beau Papa  sur cette photo, non ?

           Idelma prend de la cire encore liquide qui coule de la bougie. Elle tressaille, la cire la brûle, elle serre les dents. Elle étale la cire sur mon front, ses lèvres chuchotent une prière décousue dont le sens m’échappe.

          

           Je resterai toute la nuit près de la photo de Benedito. Dans la soirée je suis passé au distributeur du Banco do Brasil pomper ce que je pouvais, c'est-à-dire pas grand-chose.

           Il faut que je retourne à Macapa. Je passe à la Mairie déposer la Land-Rover.

Le Maire n’est pas là, me dit la secrétaire.

Tant mieux.

           Le téléphone sonne. La secrétaire décroche, elle a un petit sourire, ses narines se dilatent, elle parle par onomatopées. Ca doit être son amoureux.

Je dois m’absenter, Monsieur Dário. Prenez donc un petit café, voici le thermos.

Elle se lève, sort et descend l’escalier. J’entre dans le bureau du maire. Les photos

sont là. J’ai en mémoire la façon dont Milton les a regardées. Au dos de la dernière l’écriture de Menezes.

Fais faire le nettoyage dimanche 16.

Pas besoin de beaucoup réfléchir. Seule urgence se tailler. Je prends la photo, et la lettre aussi, qui permettra de vérifier l’écriture de Menezes. Vite un taxi, je serai en avance mais au moins à l’aéroport je suis relativement en sûreté.

Décollage. C’est gagné.

 

Oui, oui, tout c’est bien passé, je rentre à la maison après l’émission sinon je risque d’être en retard pour l’interview.

           En arrivant au studio je passe aux toilettes et m’aperçois que j’ai toujours la cire que m’a mise Idelma sur le front. Je l’enlève mais quelque chose m’empêche de la jeter. Je la mets dans ma poche de chemise.

           L’émission commence, c’est Menezes qui mène les débats.

           Qu’est-ce qu’il m’arrive ? Je sens mes épaules se rétrécir, mon corps devenir petit et fragile. Une douleur à la fois sourde et intense m’envahit. Je suis Idelma qui appelle l’esprit de son père.

           Mes épaules reprennent leur largeur, puis s’élargissent encore. Mes mains se font rugueuses. Je suis Benedito.

           Menezes est de bonne d’humeur, il nargue en douce l’association des écrivains.

Dário, tes personnages sont des gens bien de chez nous, des Amapaenses, des Brésiliens du Nord, n’est-ce pas ? Parle-nous de ton livre.

Benedito répond.

Ceux qui font les livres, tu les fais tuer pas tes pistoleiros, fils de pute !

Ca jette un froid. Menezes est écarlate. Derrière j’entends le responsable de l’émission

qui cherche à savoir si j’ai bu avant de venir. La présentatrice cherche des yeux quelqu’un pour savoir quoi faire. Elle change de sujet.

Donc, la semaine culturelle commencera le trois février par l’inauguration…

L’esprit de Benedito est parti de ma tête mais il sait qu’il peut compter sur moi.

Je parle en toute conscience de ce que je fais.

Menezes, c’est toi qui a donné l’ordre de faire abattre Benedito, Chiquinho et le

 vieux Alberto. Tu as écrit la date au dos de la photo où tu es avec Milton. C’est pas la peine qu’il la cherche, la photo, elle est en lieu sûr.

        Le poing de Menezes m’atteint sous l’œil, l’esprit de Benedito revient et me jette sur

notre adversaire. Trois ou quatre employés de la chaîne nous séparent tant bien que mal. La police fédérale débarque prenant de court la police de l’Amapa. Ils se doutaient de quelque chose. Direction la superintendance.

        Je fais ma déposition. Le commissaire est furieux de la précipitation des événements

qui vont gêner son enquête, mais c’est grâce à moi qu’il coffre Menezes et se contente d’un ton bougon.

 -    T’es vraiment trop con. La moitié des résultats sont compromis, à une semaine près. On avait donné notre parole à Gilberto de tout faire pour te protéger. Et toi tu t’es mis dans la merde.

        Je la ferme, impossible de raconter que j’ai reçu les esprits d’Idelma et de Benedito,

les histoires de macumba c’est pas le genre du procureur et je ne veux pas me ridiculiser, ni compromettre les intérêts de la famille de Benedito qui se portera partie civile.

        Gilberto vient me chercher et m’emmène faire soigner mon coquard.

 

        L’enquête a fait son chemin.

-    Menezes se savait sur écoute et c’est pour ça qu’il a utilisé une photo pour donner ses ordres. Il a dû se tromper en écrivant la date, et puis c’est vraiment un hasard incroyable que tu sois tombé sur les gens qu’il allait faire tuer.

           Un hasard. Et moi qui m’en émerveillais. Il n’y aurait pas eu ce trou sur la chaussée…

           L’affaire fait la une des journaux dans tout le pays, il y a tout un tas de magouilles derrière, comme dans la plupart des cas l’arbre cache la forêt.

           -     Les journaux d’aujourd’hui serviront demain à emballer le poisson.

Gilberto a l’air soucieux.

Mieux vaut que vous preniez le large pour un temps…

 Mon ami s’en va, il me laisse avec ma femme. J’appréhendais ce moment depuis

plusieurs jours.

Je peux avoir du travail à Brasilia. Mais toi ? Tu vas partir avec moi, loin de ta famille ?

Evidemment qu’elle partira. Nous nous aimons.

 

La nuit dernière j’ai rêvé …C’était à Rio, au Carnaval. Il avait un char pour les Sans-Terre. Un char bruyant,  volubile, qui parlait et dansait et  chantait pour ceux qu’on avait fait taire, ceux qui n’avait plus de bouche ni d’yeux ni d’oreilles sur leurs squelettes, mais  guettaient de toute leur âme.

On sonne à la porte. C’est Gilberto.

Salut vieux frère !  Le journal nous envoie pour couvrir le Carnaval de Rio...Qu’en dis-tu ?

Je ne réponds pas, je n’ai pas trop le cœur à faire la fête.

Il y aura un char en l’honneur des Sans-Terre. C’est Maneca  – une grande gueule

du comité des fêtes, un ancien qu’a combattu la dictature, les mômes l’adorent – il a sauté sur l’occasion de l’affaire de Jari pour faire un caprice, le populo a embrayé et les organisateurs ont bien été obligés de suivre. Sacré Maneca, vieux teigneux ! J’ai pris les contacts pour que tu sois là-bas avec les officiels, tu parraineras le char. On va ramener un papier formidable !

Je ne réponds pas. J’ai un char en travers de la gorge. Gilberto lit dans mes pensées et ne dit rien. Il me donne une tape sur l’épaule et me présente sa main ouverte.

Topes-là ?

Banco.

 

J’embarque avec moi trois fantômes, une veuve, trois orphelins, mille cauchemars,

 beaucoup de désespoir, un peu d’espoir.

        On arrive à l’aéroport Santos Dumont et bientôt nous voici à Copacabana, avec ses

 trottoirs de mosaïques ondulantes, les terrasses de café où nous sirotons des caipirinhas, dans les hauteurs le Pain de Sucre et le Redentor. Eh qu’est-ce qu’il y a là-bas ?

           Une troupe se rapproche dans un rythme de batucada endiablé. C’est un groupe de l’école de Mangueira qui n’a pas attendu les journées officielles pour défiler. Il pleut, une petite pluie fine, une pluie d’été. Que leur importe. Il pourrait bien pleuvoir des cordes qu’ils s’en moqueraient tout autant. Ils sont heureux. C’est Carnaval. C’est Samba. Ils chantent pour Benedito, pour Chiquinho et le vieux Alberto.

       

Confesso que nasci pobre

        Mas meu coração é nobre

        Foi assim que Deus me fez…

 

 

© la Créature des Marais, 2010

« Sans-terre »

© la Créature des Marais, 2010