Les nouvelles d’un écrivain anonyme

proposées par la Créature des Marais

 

I

 

 

Profites-en. La joie des pauvres c’est pas grand-chose.

C’est tout ce que trouva à dire la mère de Tânia quand la petite fille rentra à la maison toute heureuse du présent qu’elle serrait dans ses bras. Vieille ronchonneuse. Pourquoi les adultes sont-ils si souvent de mauvaise humeur ? Mais Tânia était tellement contente ! Sa mère pouvait faire la tête, sa poupée était la plus belle chose qu’elle n’eût jamais possédée.

Et d’abord tu l’as eu où cette poupée ?

On me l’a donnée. C’est José, le chauffeur de bus.

-   Le chauffeur de bus ? Qu’est-ce que c’est que cette histoire ? Et dis-moi petite sans-vergogne qu’est-ce que tu as fait pour qu’un homme te fasse un cadeau ?

La mère de Tania savait bien que des hommes vicieux achetaient les faveurs des enfants ou des adolescentes pour un cadeau ou un repas.

Je…Je n’ai rien fait, Mère ! Vous pouvez demander à Marta la femme qui fait des repas à l’arrêt du bus, elle était là, elle vous dira. José a trouvé la poupée dans le bus, alors il me l’a donnée, voilà.

Tania disait vrai. Presque tous les matins, elle allait au terminal du bus retrouver Marta. La vieille l’aimait bien et lui donnait souvent un petit travail, un course ou un service à rendre qu’elle lui paierait d’une assiette de soupe ou d’un sorbet, parfois d’un vêtement usagé.

           Ce matin-là, il y avait du pain sur la planche, il fallait nettoyer l’extérieur et les abords du petit kiosque où Marta vendait des boissons et des repas bon marché. Il avait plu toute la nuit et les canalisations n’avaient pu  endiguer les torrents d’eau boueuse et malodorante qui avaient envahi la chaussée. Tous ces politiciens qui prennent l’argent du peuple, pestait Marta, ils n’ont rien fait pour les égouts et nous on n’a plus qu’à trimer pour nettoyer tout ça. Tania l’aidait avec vaillance, un vrai travail cette fois-ci.  Marta ne lui donnerait rien de plus que d’habitude, mais c’était son amie et il n’y avait pas de marchandages entre elles.

           Quand on est deux, les grands travaux ne font pas peur. Vers neuf heures tout était comme neuf. Tânia contemplait avec fierté les carreaux de céramique qui brillaient comme si de rien ne s’était passé pendant la nuit.

           Zinha apparut. Elle venait acheter des cigarettes et bavarder quelques instants. C’était une amie de Marta, une jeune mulâtresse au sourire joyeux qui portait toujours des jeans moulants. Fumer était son grand prétexte pour mettre en valeur ses lèvres charnues et ses ongles vernis.

           L’autobus arriva de la ville. Pour le chauffeur et le receveur, qui avaient commencé le travail à six heures, c’était l’heure de la pause et du repas qu’ils payaient à prix réduit. Ils étaient des clients réguliers et ils laissaient souvent voyager gratis les personnes que Marta leur recommandait.

 

           José le chauffeur avala en un clin d’œil une assiette de semoule de maïs accompagnée d’un morceau de viande, but un café, puis alla nettoyer son autobus, tandis que le receveur mettait de l’ordre dans la monnaie et les bons de transport.

Eh, Marta ! Regarde ce que j’ai trouvé !

L’homme brandit une poupée. Ce n’était pas un pantin de chiffon aux cheveux de laine et au visage peint que les camelots ambulants vendaient à un prix raisonnable aux mères de famille du quartier. Non, c’était une vraie demoiselle, avec des cheveux châtains et des yeux bleus, doux et lumineux comme ceux des chats. Des yeux aux longs cils qui se fermaient quand la Maman la couchait pour qu’elle se repose d’avoir trop joué. Et une robe rose, agrémentée de broderie, qui cintrait sa taille fine.

           Tânia sentit son cœur battre à gros coups. Elle n’avait jamais eu de poupée. Les seuls jouets qu’elle eût possédés étaient une corde à sauter, des osselets dépareillés et quelques plats miniatures pour jouer à la dînette. De ces objets dont on se débarrasse quand ils sont trop usés, et que Tania avait récupéré au hasard, quand des enfants de riches n’en voulait plus. Mais les petites filles n’abandonnent jamais leurs bébés. S’ils sont malades, ils restent au lit, on les soignera et ils guériront bien un jour. Tétanisée par l’amour qu’elle sentait naître confusément pour la petite Princesse, l’enfant restait muette. Comment expliquer que la poupée aurait beaucoup de chagrin si on la séparait de sa nouvelle Maman ?

C’est sûrement un de ces riches qui habitent à Afogados qui l’a oubliée, commentait José.

Il calculait déjà le profit qu’il pourrait tirer de sa trouvaille. Avec un peu de patience, il l’échangerait contre deux chemises, de bonne qualité, qui lui donneraient fière allure quand il irait au bal. Bien qu’il gardât par-devers lui ses réflexions, Tania lut ses projets dans ses sourcils et son air décidé.

           Une Maman ne panique pas quand son enfant est en danger, elle vole à son secours avec hardiesse.

Comment elle s’appelle ta poupée ?

Tania prenait sur elle pour ne pas montrer son inquiétude.

- Mais…je n’en sais rien. D’abord je ne suis pas une petite fille pour jouer à la poupée.

- Ca c’est vrai, s’enhardit la gamine, un grand gaillard comme toi avec une poupée, on n’a jamais vu ça. Oh ! Un homme, ça ne sait pas s’occuper des enfants, je parie que tu ne sais même pas faire une bouillie !

           Les deux femmes éclatèrent de rire.

Qu’elle est drôle ta petite copine !

Je suis sûr que si tu lui donnes la poupée, elle te fera un gros baiser.

Même deux, renchérit Zinha qui était rompue aux subtilités des négociations.

Les rires et les plaisanteries continuèrent de plus belle. Tania n’osait plus rien dire, et malgré le soutien de ses amies, son cœur était à l’agonie. Son regard passait et repassait de la poupée convoitée aux sourcils de José.

Tiens, prends-là donc ! dit celui-ci d’un air désinvolte.

Tania prit sa protégée de ses deux petites mains qui tremblaient. Elle resta quelques secondes étourdie, puis s’agrippa au cou de son bienfaiteur. Un gros bisous, deux gros bisous, trois gros bisous. Les joues de José étaient mal rasées et piquaient comme le museau rapé d’un vieux chien. Mais il sentait moins mauvais.

Ca suffit, les autres baisers je les garde pour ma poupée !

Elle s’enfuit en pouffant mais après quelques pas se retourna.

Elle regarda José bien droit dans les yeux.

Dieu te garde, dit-elle d’un air grave.

 

 

 

 

II

 

 

 

Il est presque minuit. Sur la plage déserte de Boa Viagem, les bruits de la ville et les cris des baigneurs ne couvrent plus le bruit des lames qui se succèdent. Tania regarde les rouleaux qui s’écrasent et ressuscitent en gerbes d’écume. Dansent-ils pour Yemanja ? L’adolescente tient dans sa main un flacon de parfum et la petite fiole qu’on lui a donnés lorsqu’elle est sortie de l’hôpital. Le défilé de ses souvenirs la reprend malgré elle.

 

 

La pauvreté n’avait pas empêché Tania d’être une enfant heureuse. C’était une très belle petite fille à la peau dorée comme un gâteau, aux cheveux bouclés et au corps gracieux. Ses grands yeux clairs surtout charmaient les grande personnes, car son regard était calme et serein, ni insolent ni implorant. Mais plein de sage malice et de prudente curiosité. Elle comprit bien vite l’injustice qu’il y avait à être plus jolie que la plupart des gamines de son âge. Et l’injustice d’être née d’une mère si pauvre et si malmenée par la vie. Elle accepta le bon mauvais, la vie n’est pas juste, voilà tout. Sa mère trop vite usée par le travail et les soucis ne s’occupa guère d’elle. Quant à son père, il s’était enfui pour échapper aux tracasseries du juge qui voulait lui faire payer une pension. Elle l’avait vu deux fois, par hasard.

        Plusieurs femmes la prirent en amitié. La vieille Marta d’abord, qui l’aima comme si elle eût été sa petite-fille. Puis l’institutrice de l’école publique qui paya une clinique pour qu’on l’opérât d’un abcès ombilical dû au travail bâclé de l’accoucheur qui l’avait mise au monde. Puis d’autres. Les hasards de la vie la séparèrent chaque fois de ses protectrices.

        Il n’était pas toujours facile d’avoir de quoi manger dans sa famille. Pour elle-même, elle se débrouillait assez facilement, son charme opérait. Mais pour ses frères et sœurs et ses cousins, ce fut les corvées mal rétribuées au marché, le tri des ordures, le ramassage des vieux cartons. Tania les aidait souvent, la loi du sang la rendait naturellement solidaire, elle était fidèle aux siens. Parfois la recherche de nourriture se transformait en aventure, quand ils marchaient plusieurs kilomètres pour aller chiper des mangues ou des goyaves dans les petites fazendas qui existaient encore aux alentours de Muribeca.

 

Mais, d’un caractère indépendant, elle aimait aussi les errances solitaires. Un jour qu’elle se promenait à Piedade, avec cette insouciance des enfants sûrs de leur bonne étoile, elle remarqua devant l’église un mouvement de voitures et de familles endimanchées. C’était un mariage. Elle n’avait vu tant de gens dans tant d’habits de riches. Malgré leurs airs dignes et leurs beaux vêtements, ils étaient amusants comme ces groupes qui dansent les quadrilles pendant la Saint-Jean. Elle s’approcha d’un couple d’âge mûr.

- Eh bien ! Quelle danse allez-vous faire tout beau comme ça ? Une Ciranda ?

Sa voix était enjouée comme celle des enfants conviant leurs camarades à une partie de billes ou de marelle. Bien que le ton fût déplacé, sa fraîcheur était bienvenue dans l’ambiance un peu raide de la cérémonie.

- Nous n’allons pas danser maintenant, petite curieuse, nous allons à la messe du mariage de notre nièce ! Après nous irons à Olinda. Nous danserons ce soir, l’orchestre jouera des valses, des xotes, des arrasta-pé et plein d’autres danses.

           - Vous avez raison, Madame, c’est bien bon de faire la fête. C’est toujours ce que je dis à mes amies.

Tania grandissait et au charme de son visage s’était ajouté celui de sa gouaille.

- C’est votre voiture ? Je la garderai pendant que vous serez à la messe. Vous pouvez être tranquille, personne n’y touchera.

-  C’est entendu, répondit le mari que les circonstances rendaient grand seigneur. Voici de quoi t’acheter un sandwich et un jus de fruit. Tu es une maline, n’est-ce pas ?  Alors tu trouveras un banc à l’ombre d’où tu pourras surveiller ma voiture, ici il y a trop de soleil.

- Vous pouvez compter sur moi, Monsieur.

Elle prit l’argent et se réjouissait déjà du récit qu’elle ferait à ses cousines. Pour sûr, c’était bien elle la plus débrouillarde. Une bonne heure plus tard, l’église se vidait et le couple s’approcha de Tania.

- Elle a patienté jusqu’à la fin, dit l’homme satisfait.

-  Pourquoi ne viendrait-elle pas avec nous ? demanda son épouse d’un air songeur.

- Ecoute, Rosa, je ne sais pas si…

- J’irai emprunter une robe chez Deusdete, sa fille a la même taille.

           Tania accepta avec joie l’invitation et tout fut rapidement réglé. Rosa accompagna elle-même la fillette jusqu’à sa maison dans une voiture conduite par un employé. La mère donna à sa fille l’autorisation de s’absenter quelques jours, sans même prêter attention au papier sur lequel était notée l’adresse des époux Barbosa. D’ailleurs elle ne savait pas lire.

           Quand le cortège nuptial arriva à Olinda, Rosa prit son invitée par la main et l’emmena dans une maison voisine pour lui passer une robe saumon et des souliers vernis. Elle mit de l’ordre sans ses cheveux qu’elle décora d’un ruban rose.

           L’heure était déjà bien avancée, mais les domestiques, que l’on avait harcelés depuis tôt le matin, avaient donné satisfaction. Les tables étaient dressées, les boissons dans les jarres et les bouteilles, et les plats décorés n’attendaient plus que d’être réchauffés et servis.

           Tania fut conduite à la table des enfants. C’était la fille d’une fidèle du curé de Piedade, avait expliqué Tante Rosa. Soyez bien gentils avec elle. La nouvelle était intimidée par le luxe des nappes, des couverts et des fleurs qui décoraient les tables.

           Les époux flambants neufs firent le tour des tables, et, avec un intérêt bien compréhensible, vinrent voir à quoi ressemblaient les futurs anciens bébés qu’ils ne tarderaient pas à fabriquer. L’homme se montra le plus prodigue en compliments et en baisers. Il lui fallait démontrer à sa femme, encore vierge pour quelques heures – il regarda sa montre – qu’il adorait les enfant adorables. Et par conséquent que l’enthousiasme avec lequel il la monterait après le bal serait tout à fait justifié. La mariée avait d’ailleurs bien moins d’appréhension que pensait son mari. Les confidences à peine voilées de sa sœur aînée l’avaient rassurée sur les mystères du devoir conjugal, les hommes étaient parait-il de grands enfants. Et dame, à dix-neuf ans, on a envie de connaître autre chose que les poupées, les dînettes et les valses à trois temps.

-  Quels beaux cheveux ! s’exclama-t-elle en caressant la tête de Tania, qui sans rien dire admirait la Reine de la fête dans sa somptueuse robe blanche. L’époux reçut cinq sur cinq le message de sa belle, mais n’osa rien ajouter de peur de dire une bêtise. Il adressa bien malgré lui à Tania un regard plein de reconnaissance que les enfants prirent pour de l’admiration.

           Le repas était servi. Tania n’avait plus très faim et observait la compagnie. Questionnée par ses convives, elle s’inventa un papa. Elle pensa au visage de José, le chauffeur de bus, mais remplaça son uniforme par celui d’un policier et l’affubla de lunettes de soleil. Et décrivit sa poupée par le menu. Les petites filles furent convaincues de son sens des responsabilités.

           La fête battait son plein mais les enfants commençaient à s’ennuyer et à chercher mille prétextes pour quitter la table.

- Vos parents vous ont fait passer des maillots de bain ? s’enquit Tante Rosa.

           Au fond du jardin se trouvait une piscine ronde et peu profonde qui convenait à la taille des enfants. Elle ne servait pas souvent, l’unique enfant de Rosa, un garçon, était déjà un homme.

           Tania et son hôte retournèrent dans la maison de Deusdete. En femmes avisées, les deux amies regardèrent une nouvelle fois le corps de l’enfant. Avec les pauvres, il faut se méfier, ils sont souvent la sale manie de cacher des maladies, des parasites ou d’autres défauts dégoûtants sous leurs vêtements. Mais non, Tania était une fillette saine.

           Quel délice que cette baignade ! Les enfants s’ébattaient et riaient. Les garçons faisaient des cabrioles et se mesuraient en défis sportifs. Les filles les regardaient admiratives, mais les trouvaient vaniteux et surtout mal élevés, car ils sautaient dans tous les sens et gênaient leur partie de balle.

           On servit des entremets, des fourrés salés et des tira-gostos. Ils n’eurent pas grand succès, car enfants comme adultes étaient repus.

 

           Les musiciens arrivèrent. Conformément au vœu de la mariée, c’était un petit orchestre campagnard comme il en existait dans tour l’intérieur du Pernambuc. Aux instruments les plus courants, accordéon, zabumba, triangle et reco-reco, s’ajoutaient deux violons. Barbosa était un homme de goût et bien qu’il eût apprécié de voir sa nièce préférer la tradition du Sertäo aux excentricités des sambas et des frevos, il avait fait appel à des violonistes de l’Orchestre de Recife. Ceux-ci connaissaient la musique populaire, leur jeu précis et élégant viendrait ajouter une touche aristocratique, et pour les valses l’effet serait superbe. Faire populaire sans faire peuple, voilà qui était du meilleur ton.

           Il était prévu que les enfants danseraient d’abord une quadrille sous la direction de la mariée. On distribua de larges chapeaux de paille aux garçons, et aux filles des petits chapeaux ronds cylindriques ornés de nattes. La petite troupe se rassembla autour de la mariée et posa pour la photo. Anna – c’était son nom – rayonnait dans sa blancheur. Grande et élancée, ses cheveux d’un doux blond cendré ornés de voiles et de fleurs, au milieu des enfants drôles comme des nains de folklore, elle souriait à sa gloire qui passerait comme le temps. Aux crépitements des flashs succéda l’ovation de l’assemblée.

Vive la mariée ! Longue vie aux époux !

Les mères de familles émues se laissaient aller sans rien dire à leurs souvenirs et réconfortaient la mère d’Anna qui pleurait à chaudes larmes.

           L’orchestre attaqua un arrasta-pé au rythme vif. Les violons prirent leur place avec discrétion et autorité. Barbosa savourait la sûreté de son choix.

           Anna menait la danse. En cercle ! En ligne ! Par deux ! Changez de sens !  Les enfants connaissaient la quadrille qu’ils dansaient à chaque Saint-Jean dans leurs écoles, mais avaient oublié l’ordre des figures et les astuces des transitions. La jeune femme ne paniquait pas pour autant et malgré quelques moments de désordre la gaîté et l’entrain des petits danseurs ravissaient l’assistance.

           Quand l’accordéon reprit pour la cinquième fois le thème principal, il sembla à Tania qu’il manquait quelque chose dans les commandements qui ponctuaient la danse. Elle s’arma de culot pour réparer l’erreur de son amie.

La cavalière tire la langue au cavalier !

Les filles ne se le firent pas dire deux fois.

- Le cavalier tire l’oreille de la cavalière ! La cavalière pince le nez du cavalier !

           Quelle petite boute-en-train ! Le premier violon salua de piqués et de staccati l’audace de l’effrontée. Anna qui commençait à fatiguer reprit son souffle. L’intervention de la coquine venait à point nommé. Elle fit se reformer la troupe en file indienne et marquant toujours le rythme des pieds et des épaules, main gauche sur la hanche et main droite agitant le chapeau, les artistes quittèrent la piste sous les applaudissements.

           Les époux Barbosa étaient aux anges, la fête était réussie. La mariée assaillie de compliments prit Tania dans ses bras et lui fit partager son triomphe. Qui était donc cette gamine si vive et charmante ? Comment ? Mais que faisait-elle dans cette fin du monde de Prazeres ? N’aurait-elle pas été une enfant volée ?

 

           Quand Tania s’éveilla dans le grand lit où on l’avait couchée, Rosa avait déjà ourdi ses plans. Elle avait toujours regretté de ne pas avoir eu de fille. Pourquoi ne garderait-elle pas sa protégée dans sa maison ? C’était sûrement la Sainte Vierge, ou peut-être Sainte-Thérèse, qui l’avait mise sur son chemin. D’ailleurs, toutes les saintes du Paradis savaient comme elle était bonne et généreuse.

           Elle avait confié son projet à ses sœurs qui abondèrent en son sens. Tania promettait d’être plus tard une très jolie femme. Il eût été absurde, voire inconvenant, qu’une beauté se livrât à un maçon, un nègre ou un chauffeur d’autobus. Avec une petite dot, on lui trouverait un sous-officier ou un fonctionnaire qui recevrait ses supérieurs avec une maîtresse de maison du meilleur effet. Les jouvenceaux en garderaient une éternelle reconnaissance pour les Barbosa, ils viendraient grossir les rangs des alliés de la prestigieuse famille d’Olinda. Et Tania serait une fidèle et décorative auxiliaire seconder Rosa dans ses responsabilités domestiques, qui avec l’âge deviendraient pesantes.

           Son époux n’émit pas d’objection, il avait confiance dans le jugement de son épouse. Il évalua le coût de l’opération, pensa aux démarches à faire pour avoir la garde de l’enfant sans laisser léser les intérêts de son fils, et lui promit de son voir son avocat dans les meilleurs délais. La mère de la pauvresse la céderait pour une  bouchée de pain.

           Rosa était toute animée. Elle avait fait visiter sa maison à Tania, lui montrait les arbres et les fleurs bien entretenus du jardin. Tout cela était bien intéressant. Trois jours avaient passé depuis la fête et la fillette avait déjà lié amitié avec les domestiques. Elle appréciait surtout la cuisinière avec qui elle rivalisait de rapidité pour trier les haricots secs, et qui savait faire des gâteaux tout ronds. Les employés l’avaient reconnue fille des faubourgs à ses remarques de petite travailleuse qui ne balayait pas pour jouer, mais qui participait aux travaux domestiques comme l’on aide vaillamment sa mère ou ses voisines. Ils devinaient les intentions de Rosa et, bien qu’amicaux, surveillaient leur langage.

           Alors que Rosa commentait le travail du jardinier, Tania pensa qu’il était temps de rentrer à Prazeres. Rosa était une bien bonne dame, mais on ne doit pas abuser de la gentillesse et rester ainsi dans la maison des autres. Son retour serait une fête, car elle avait des tas de choses à raconter à sa poupée et à ses cousines. Justement le portail était ouvert.

- Tante Rosa, vous avez été tellement gentille avec moi, je ne vous oublierai jamais.

           -  Mais ne me remercie donc pas, ma petite chérie. D’ailleurs je voulais te dire…Ecoute, je voudrais que tu restes habiter ici. Tu comprends, cela me ferait trop de peine de te voir retourner dans ce quartier, et quand je dis ce quartier, je devrais dire cette favela. Tu vas grandir et en endroit pareil, cela ne vaut rien pour une jeune fille. Tu as de la chance de m’avoir rencontrée, aujourd’hui personne ne pense aux autres, et il n’y a guère que des vieilles bigotes comme moi pour aider les pauvres. J’ai toujours été très pieuse. Alors je m’occuperai de toi. Mon mari a vu le juge ce main, tu n’as pas à t’inquiéter. Elle te plait la chambre où tu dors ? Eh bien, ce sera ta chambre. ! Le lit doit être un peu grand pour toi. Nous irons en choisir un autre. Tu sais, on fait de très jolis lits pour les jeunes filles, avec plein de dessins de fleurs.

           - Tante Rosa, comme vous êtes bonne !

 

           Rosa était très bonne, mais Tania était Tania.

           Quoiqu’il lui en coûtât un peu, il lui fallut expliquer à la brave femme qu’elle était de Prazeres, qu’elle y était née, qu’elle avait une mère, des frères, des sœurs, des cousines et une poupée. Et que sa place était là-bas.

           Rosa comprenait ses scrupules mais lui expliqua qu’elle avait une chance extraordinaire de l’avoir rencontrée. Jamais telle occasion ne se reproduirait. Elle aurait autant de sorbets, de poupées et de dînettes qu’elle en pouvait rêver. Elle irait à l’école chez les sœurs et y apprendrait le point de croix, le crochet, le solfège et mille autres plaisirs. Elle deviendrait une jeune fille du monde ; pour ses quinze ans, il y aurait une grande fête, elle mènerait la quadrille et serait la plus belle. Pouvait-elle espérer tout cela en restant chez sa mère ? Evidemment non. Là-bas il n’y avait que des voleurs – par pudeur Rosa ne parla pas des prostituées – des noirs paresseux, des mendiants, des voyous qui buvaient du tafia et battaient leurs femmes. Tandis qu’ici, cette maison, cette chambre, ce jardin...

           Ces arguments ne convainquaient guère Tania. La discussion se prolongea et quels que fussent les avantages de la splendide villa de Rosa et de la belle vie qu’on y menait, quelque chose n’allait pas.

- Mais ce n’est pas maison. Ma maison, c’est la maison de ma mère.

 - Tu ne vas pas retourner dans cette baraque de torchis pleine de poussière,  il n’y a même pas l’eau courante ! Ici tu auras tout ce qu’il te faut. Je t’ai promis une bicyclette. As-tu jamais vu une maison avec une si jolie piscine ?

- Peut-être bien que tu es une femme riche et que tu as une piscine, mais je sais où est la maison de ma Mère.

- Eh bien, si tu deviens une putain, ce sera de ta faute ! glapit la vieille frustrée révélant toute la vulgarité de son âme.

- On verra bien, rétorqua froidement Tania.

Le calme de ses grands yeux était plus éloquent que n’importe quelle insulte.

- Donne-moi de quoi retourner chez moi, ordonna-t-elle d’un ton sec, il y a deux bus jusqu’à Prazeres.

 La bourgeoise s’exécuta sans mot dire, pétrifiée par la fermeté qu’elle n’aurait pu soupçonner chez une si jeune enfant.  Elle paniquait à l’idée de voir ses méchants propos rapportés à son époux ou à ses voisins.

           Tania s’en alla sans ajouter un mot ni un regard. Pour qui se prenait-elle cette grosse vache ? Les enfants ne payaient pas l’autobus, elle n’avait exigé de l’argent que pour humilier cette prétentieuse qui l’avait insultée. Elle regarda le billet que la richarde lui avait remis à contre-cœur. Elle le donna à une mendiante.

           La farce était jouée. Elle ôta les souliers vernis et senti la tiédeur du sol sous la plante de ses pieds. Elle repartit vers la maison de sa Mère, vers Prazeres où l’appelaient sa terre, sa race, sa misère et sa fierté.

 

 

 

 

 

 

 

 

III

 

 

 

           Quelqu’un ou quelque chose entend la voix silencieuse de Tania. Sont-ce les étoiles, les lumières de la ville, les nuages poussés par le vent du large ?  La lune se découvre. Son reflet frémit sur la mer obscure. Sur les crêtes des vagues éclosent des roses blanches. Yemanja est là, qui écoute.

 

 

           Tania allait bientôt avoir quatorze ans. C’était déjà une jeune fille. Une jolie jeune fille. La beauté, la santé, la gaîté, elle le savait, étaient des privilèges. Tout comme l’était pour les vieilles les cheveux blancs et le droit de se faire appeler Mamie ou Dona. Etre née du sexe féminin, être investie de la divine mission de porter la vie, était une bien belle chance, malgré les incertitudes du destin. Devant elle était l’aventure de créer, et pour ce faire, de se créer. Pour être une femme, on a besoin d’un homme. Mais quand on a devant soi une tâche de si longue haleine, il ne faut pas se précipiter. Tout le monde le sait.

           N’empêche, elle avait un amoureux. Mais choisi. Car Dario, c’était son nom, était un garçon digne d’intérêt. La virilité, pour une jeune fille qui se respecte, est quelque chose de subtil. Cette force, cette solidité dont une femme a besoin, elle n’était pas, pour Tania, quelque chose qui se voit avec les yeux, mais un mélange mystérieux, une sorte de force qui allie un corps d’ homme à une âme droite. Dario avait-il cette force ? Sans doute, et s’il ne l’avait encore vraiment…peut-être était celle qui…Mais, tout doux.

           Oui, ce garçon, il avait de beaux cheveux, il était bien élevé, du moins avec elle – et que lui importaient ses démêlés avec les chenapans -, et drôle, et ses bras…Ah mon Dieu ! Tania était amoureuse, prise en deux désirs, l’un comme l’autre impérieux : celui de se donner, celui d’attendre. Alors …oui, se donner. Attendre ? Dans le quartier, on parlait mal des filles se perdaient à douze ou treize ans, mais passés quatorze, personne ne s’étonnait.

           Ses quatorze ans, elle les aurait au moins de juin, pendant les fêtes de la Saint-Jean. On sauterait au-dessus des feux, on ferait griller les épis de maïs, on danserait le forró, on rirait. Et elle fêterait son anniversaire avec Dario. Chez les familles riches c’était pour les quinze ans que l’on faisait de grandes fêtes pour célébrer l’accès au rang de jeune fille. Mais riches on ne l’était pas dans sa famille.

           La décision prise, il était facile de la faire savoir à son homme. Il avait quinze ans et savait bien ce qu’il y avait à deviner dans un mot, un geste lors d’une conversation à propos de ses quatorze ans. Dès le début de l’amourette l’accord était tacite : elle donnerait le signe le moment venu. Les aspirations romantiques des petits cœurs seraient comblées par l’anni-versaire. Le garçon serait celui qui donnerait la fête, acte d’homme qui consacrerait la légitimité de leur union. Le cœur et le corps de Tania frémissaient déjà de bonheur.

 

           La date approchait. La fête aurait lieu dans le jardin du vieux Luis, qui fournirait le charbon. Il y aurait des grillades, des sodas, et de la bière pour les quelques anciens qui leur apporteraient leur aide. Dario gardait la haute main sur l’organisation des festivités, et rassurait Tania : elle n’avait aucun souci à se faire. Si ce n’est celui d’être la plus belle, cela va sans dire.

           Ce soir là, Tania revenait d’une maison où elle avait trimé toute la journée. Son amoureux lui avait donné rendez-vous, et sa ponctualité avait toujours été un cadeau qui la comblait.

Je vais chez ma grand-mère ce soir, je reviendrai demain.

Il ajouta les yeux brillant de joie :

Je reviendrai avec une surprise.

Une surprise ? Quelle surprise ?

Si je te le dis ce ne sera par surprise. Tu verras.

Espèce de baratineur, tu dis ça me faire attendre…

Crois-moi si tu veux…

Il riait.

Ca va, fiche le camp !

Elle vola sur sa bouche un baiser.

Le lendemain elle ne travaillait pas. Elle alla de bonne heure au marché couvert, à chercher quelle robe pourrait lui aller pour le grand jour, et à marchander. Elle se décida et versa un acompte.

La fête n’eu pas lieu. Alors qu’à l’horloge du soleil elle attendait Dario avec un bonheur serein, elle vit arriver Veronica, sa cousine préférée. Elle d’ordinaire si joyeuse, en larmes, les traits tordus, les mâchoires  serrées.

- Dario…Il est … sur la ligne…sur la ligne.

       

La ligne du chemin de fer. C’était souvent là que les escadrons de la mort emmenaient leurs victimes pour les exécuter. Quand elle arriva  on s’écarta et on la laissa soulever le drap dont on avait recouvert le corps du jeune homme. Sur son bras un tatouage, un coeur qui entourait les mots « Tania, je t’aime ». La surprise qu’il avait promise.

                     

           Avait-il pleuré, crié, l’avait-il appelé avant de mourir ?

           Oh, Yemanjá…

 

 

 

          

 

 

IV

 

 

 

 

           - Je t’écoute…

 

           Le temps avait passé.     La vie avait repris ses droits et Tania s’était mise en ménage Quand elle tomba enceinte elle le prit bien. N’aurait-elle pas un beau bébé puisque celui-ci sortirait de son ventre ? Oui, elle avait confiance en son corps, elle boirait beaucoup de lait et de jus d’acerola, mangerait des haricots noirs et des abats bien gras. Son enfant grossirait et naîtrait en criant très fort.

           Mais son amant gâcha tout. Il ne voulut rien assumer, eu la muflerie d’émettre des doutes sur sa paternité, et disparu pour éviter que le frère et les cousins de Tania ne vinrent le menacer.

           Pourquoi tant de malchance ? Son frère s’occupait de son enfant, deux de ses cousines avait fondé un foyer. Et elle…Tania regardait avec angoisse les prix des biberons, du lait pour nouveau-nés, des layettes. Tout était cher. Comment faire ? Il était difficile d’élever seule son enfant. Si c’était une fille elle comprendrait tout, mais un garçon ? Serait-il révolté d’être un enfant sans père ? Elle savait que la révolte était mauvaise conseillère et poussait les adolescents  vers la drogue et la délinquance. Et les escadrons de la mort sévissaient toujours.

           Mais elle serait Mère, elle se battrait. Elle ne donnerait pas son enfant. Elle lui donnerait son sein, son amour, tout ce qu’elle pourrait. Elle travaillerait.. Elle serait forte.

 

           Luis naquit un après-midi de septembre. Elle rentra fatiguée de l’hôpital. Les voisines vinrent la féliciter et la conseiller. Le vieil Antonio, un noir qui pratiquait, l’Ubamda vint l’embrasser et lui apprit que son fils était du signe de la Vierge. Tania en fut tout heureuse. Dans l’horoscope chinois il serait du signe de la Chèvre, il voyagerait et connaîtrait toutes sortes de gens.

- La sage-femme t’a-t-elle donné le cordon ? demanda-t-il.

           - Il est dans le flacon, sur la table.

           Le vieux sortit de sa poche une canette de Pitú.

Tu ne vas pas mettre du tafia sur le cordon de mon fils !

- Ne t’inquiète donc pas, répondit-il en riant, un p’tit coup coup de gnôle ça peut pas faire de mal à un homme, les saints le savent bien. D’ailleurs si on ne met rien sur le cordon il va pourrir. Tu penses bien que si c’était une fille je mettrais du parfum. Ecoute, aujourd’hui tu es fatiguée mais demain tu iras sur la plage de Boa Viagem, après le lever de la lune, elle est presque pleine en ce moment, c’est bon signe pour ton enfant. Voici un flacon de sent-bon. Tu jetteras le tafia auprès d’un cocotier. Tu mettras la moitié du parfum avec le cordon. Tu refermas la bouteille de parfum mais tu laisseras l’autre ouverte. Puis tu entreras dans l’eau jusqu’à ce que ton ventre soit bien mouillé. Tu prieras Yemanjá et jetteras bien loin le parfum puis le cordon. Not’Dame, elle verra bien que tu es une brave petite, elle protègera Luis.

           Les larmes coulaient sur le visage de Tania.

- Merci, mon vieux Tonio, Comme tu es gentil ! dit-elle en prenant les mains du vieil homme, ça ne m’étonne que tout le monde t’aime bien dans le quartier.

 

Tania s’avance et laisse les vagues battre ses cuisses et son ventre encore épuisé par la grossesse et l’accouchement.

Elle demande à l’Oricha amour et protection pour son enfant. S’il te plaît Yemanjá, protège mon enfant. Donne-lui une maison et des jouets. Ne le laisse pas tuer par la police, ne le laisse pas avoir faim. S’il te plait.

           Elle jette dans la mer le cordon et le parfum.

           Sur le chemin du retour une pensée réchauffe son cœur : désormais ils seront deux.

 

 

© la Créature des Marais, 2010

« Tania » 

© la Créature des Marais, 2010