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Les nouvelles d’un écrivain anonyme proposées par la Créature des Marais |
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On le reverra plus à Oiapoque, Christian. C’est pas vraiment de sa faute, mais il a toujours eu le don de se mettre dans des embrouilles. Nous on l’aimait bien, il était braque, Christian, mais loin d’être con. Il avait commencé une carrière de photographe, mais avec des fourmis dans les jambes comme il en avait, il avait fait trente-six métiers pour bouger, pour assouvir sa curiosité et son besoin faire la vedette. Pêcheur, cuisinier, orpailleur, mécano, guide touristique, maçon et autres, le tout avec un succès variable et des engueulades avec à peu près tout le monde. Destroy le mec, mais toujours près à faire la fête, et son strogonoff de biche, quelle merveille ! A l’époque c’était un beau gosse, taillé comme un bûcheron. Ses pattes jusqu’à la moitié des joues, ses cheveux mi-longs et son sourire canaille attiraient sur lui le regard des belles effrontées. Seulement voilà, pas patient pour un sous le jour où lui venait une pressante envie de séduire. Pour peu qu’une fille le regarde trois secondes droit dans les yeux, il se sentait plus. Et comme celle-là était accompagnée les ennuis n’ont pas traîné. Le type a commencé à l’insulter, il a répondu sur le même ton, puis a dit au petit lot qu’elle pouvait le trouver à son hôtel ou lui laisser un message. A bientôt ma chérie. Je suis sûr que t’as envie qu’on fasse mieux connaissance… Evidemment quand il est sorti de l’hôtel, c’était pas la petite qui l’attendait mais une paire de demi-sel décidés à lui faire avaler sa superbe. L’amoureux jaloux avait un énorme clou dans la main, un clou de charpentier. Et prends-toi ça. Il avait pas dû étudier l’acupuncture le gars, parce qu’en retour le sang a pissé mais c’était trois fois rien comparé à la décharge d’adrénaline. Tellement en colère le Christian, on aurait dit le diable en personne. Le copain du susceptible s’est contenté d’une mûre et n’a pas demandé son reste. Et l’autre a vite eu la gueule en sang. Avant qu’une demi-douzaine de courageux n’arrivent pour maîtriser le furax, les dents en or du téméraire étaient éparpillées sur le trottoir. Un vrai filon. A tout seigneur tout honneur. Police militaire, hôpital, police civile, cabane, et en prime la une du journal local. Au bout de deux jours on l’a amené à la Police Fédérale où il a été reçu par Rafael, le commissaire. - Asseyez-vous donc. C’est le docteur Pimentel qui vous a soigné ? C’est un excellent médecin. D’après ce qu’il aucun m’a dit aucun organe vital n’est atteint, mais soyez prudent et allez donc vous faire examiner à Cayenne, ils ont sûrement des meilleurs appareils que nous. Mais oui vous êtes libre. C’est un idiot ce Chicão, faut toujours qu’il cherche des histoires, enfin, qu’est-ce qu’on y peut. Eh oui les gens manquent d’éducation dans ce fichu trou, faut pas leur en vouloir. Voici ma carte. Si vous avez besoin… Les autres fonctionnaires de la fédérale se marrent en douce, parmi eux deux femmes qui regardent le héros avec un grand sourire. Beau gosse ce gringo. Et il assure.
Comment ? Ils t’ont même pas interdit de séjour à Oiapoque ? Chicão, se renseigner sur ce Chicão. Pas plus facile de faire parler des gens qui n’ont pas envie de parler que de faire avancer un âne qui pisse. Tout ce qu’on a réussi à savoir c’est qu’il faisait passer des clandestins sur Cayenne. Banal. D’ailleurs il aurait arrêté. Pourquoi ? Personne ne sait. Bizarre, passeur de clandestins c’est un bon petit business qui a tout plein de beaux jours devant lui. Tiens tu pourrais demander à Anna. Oh là, mais tu m’envoies au casse-pipe ? Eh t’as pas toujours craché dessus. Elle est pas sympa Anna ? Les voilà qui se marrent, cette bande de bouffons. C’est ça, payez-vous ma tête. C’est vrai qu’Anna est sympathique. Toujours gaie, mignonne à croquer, pas bêcheuse, même pas profiteuse. Juste un peu menteuse. Quand on est sorti ensemble je me voyais déjà en train de remplir les formulaires pour toucher les allocations familiales. Eh oui ça arrive les coups de foudre. La petite garce m’avait juré qu’elle était libre comme l’air. Par chance ma blanchisseuse la connaissait et a eu peur de perdre son client préféré. Elle m’a informé que le bonhomme était simplement en déplacement pour le travail et avait un sens de l’humour aussi aiguisé que son couteau. En guise d’explication Anna m’a dit qu’une femme n’était jamais sûre de revoir un homme qui part, même pour acheter un paquet de cigarettes. J’ai pas insisté. Et le boulot du cornard, justement, c’était d’embarquer des clandestins en pirogue jusqu’à Cayenne. Anna connait bien le milieu et doit sûrement tout savoir sur ce Chicão. On est resté bons amis, et la blanchisseuse la préviendra que je veux la voir. Est-ce que je sais moi, demande à Jacquot. Elle ne dira rien, mais le tuyau qu’elle me donne est sans doute bon et ça restera entre nous.
Saint-Georges, côté Guyane Française, à dix minutes de pirogue d’Oiapoque qui est du côté brésilien. - Ca te dit un rôti de pack ? J’ai des clients ce midi, tu me donnes un coup de main, tu bois et tu manges à l’œil. Jacquot m’embarque jusqu’à son boui-boui, ses clients son arrivés il y a quelques instants, ils connaissent sa réputation de cuisinier. Et de proxénète. Messieurs l’apéro arrive dans une minute. Tiens toi, prends un torchon et pile-moi cette glace. La caipirinha est prête en deux temps trois mouvements. Le pack est sur le feu, Jacquot prépare l’accompagnement et les sauces tandis que je me colle aux hors-d’œuvres. Un vrai chef ce Jacquot. C’est vrai qu’il a eu le temps d’apprendre, plusieurs années passées aux cuisines des Baumettes où ses talents on vite été reconnus. Il était bien vu du directeur qui avait toujours des gentillesses pour lui. Et des gamelles à lui faire remplir pour sa petite famille et ses copains. Un piroguier arrive avec des invitées, cinq hôtesses de Chez Roberta accompagnées de la sous-maîtresse. Jacquot fait les présentations et on se met à table. L’ambiance est à la fête. Le maître de maison sert ses habituelles conversations aux clients qu’il tutoie tout de go. Il connaît sur le bout des doigts la psychologie de ce genre de touristes qui adorent jouer les affranchis et les Dom Juan. Comme on est bien élevés, une fois servi le café, on se retire sous le carbet du fond pour laisser les tourtereaux à leur aise. Echange d’informations à la loyale. Je briefe mon hôte sur les derniers ragots de Saint-Georges avant d’aborder le sujet. Lui c’en est un qu’aime parler, ça fait partie de son fonds de commerce. T’es pas encore au courant ? Faut sortir, le dimanche. On y arrive. J´avais bu raisonnablement, mais je peux dire que même si j’avais été rond comme une queue de pelle, j’aurais vite désâoulé à entendre une histoire pareille. Je commençais à comprendre. Vicieux de commissaire.
Un conseil d’ami au cas où ça pourrait te servir : prends pas les poulets pour des caves. C’est un air qu’ils se donnent, pour se rendre sympathiques. N’empêche que dans leurs écoles – car ils sont allé à l’école – on leur enseigne la technique de la pêche à la grenade, la recette de l’asticot à la mitraille et le son de cloche de l’angélus. Tu piges ? Alors le ton bonasse de Rafael, ça m’avait tout de suite paru louche. Cette enflure de Chicão n’avait pas porté plainte, d’ailleurs la police lui avait déconseillé à mots couverts, après tout il avait provoqué. Recevable mais pas très logique, quand on sait que d’habitude les policiers se fichent de ce genre d’histoires et que les juges brésiliens trouvent toujours amusant de cartonner un gringo. Chicão n’avait pas insisté, d’ailleurs qu’avait-il à faire de la justice qui n’aurait pu prendre à son avantage que des mesures financières, tout à fait inapplicables, et qui n’auraient su en aucun cas réparer l’outrage. Il est d’une grande famille d’Oiapoque. Grande au sens de nombreuse, s’entend, paradoxalement c’est plutôt dans la bassesse qu’ils atteignent des sommets. Et ancienne, pour un coin où la plupart des gens ne restent que quelques années pour mettre des sous de côté ou se faire des entrées en Guyane Française. Le fondateur du clan était arrivé il y a plus de quarante ans et toute la nouvelle génération était née dans la municipalité. Ici les années comptent. Dans ces coins de frontière tu capitalises vite sur la durée. Reste sept ou huit ans dans le même quartier en essayant d’être aimable avec tout le monde – ce qui peut demander un effort car ici comme ailleurs les cons ne manquent pas – et tes gosses auront joué aux billes avec les derniéres recrues de la maffia locale, la fille du pasteur t’embrassera comme du bon pain et tous les mômes de ta rue t’appeleront Tonton. Tu seras presque un notable, l’épicier te vendra ses pastèques à crédit et le voisin de prêtera sa clé à molette chaque fois que tu en auras besoin. C’est appréciable, mais fais attention de ne pas avoir la tête enflée pour autant, la considération du populo n’a pas toutes les vertus d’un gilet pare-balles. Surtout les nuits de pleine lune. La famille Barbeirinho était donc nombreuse et ancienne. Fernando le patriarche s’était établi avec une poignée de cruzeiros et avait prospéré grâce à des procédés tristement classiques. Fournisseurs et ouvriers impayés, voisins spoliés, policiers achetés, grandes gueules exécutées au motif de la légitime défense ou de malencontreux accidents du travail. Mais comme le crime était devenu chez lui une espèce d’habitude en dehors de laquelle il était incapable d’entreprendre quoi que se fût, il ne réinvestit jamais ses gains dans des affaires demandant un gramme de raisonnement sain. Et transmit à son incalculable progéniture une espèce d’aversion pour l’intelligence et l’ambition honorables. Tous ses fils étaient brutaux, la plupart frustes, certains vicieux et rusés, beaucoup cruels et vaniteux. Les mœurs s’étaient policées avec le développement de la ville et leurs exactions n’avaient lieu aujourd’hui que dans des coins retirés, sauf cas de nécessité majeure. On ne pouvait pas dire que tout le monde en avait peur, mais tout le monde s’en méfiait. On évitait de leur chercher noise. Beaucoup les évitaient tout court. S’ils faisaient des affaires ils étaient souvent malhonnêtes. Quand ils étaient honnêtes il y avait toute chance qu’ils demandent quelque chose en retour, des services plus ou moins anodins pour vous mouiller et vous faire rentrer dans leur système qui visait à s’arroger des droits, faire des pressions de toutes sortes pour obtenir des biens avec une bouchée de pain et des chasses gardées sur quelques affaires juteuses. Ils aimaient la respectabilité, mais celle du respect inspiré par la peur et non l’ascendant moral. J’ai dit moral moi ? Ben justement leur morale, celle de Chicão particulièrement, elle n’était pas du goût de la police fédérale. Ni de la police militaire, ni de la police civile, ni de la justice, ni de celui de beaucoup d’honnêtes gens qui avaient eu vent d’une histoire un peu, disons...délicate. Si délicate que tout le monde traînait des pieds pour prendre les mesures et faire éclater l’affaire au grand jour. Alors en laissant notre vedette libre d’aller et venir à Oiapoque à sa guise, on laissait les mains libres à Chicão et sa bande. Ils pouvaient faire n’importe quoi, lever une expédition punitive, envoyer la fille faire la chèvre, tendre un guet-apens, monter des alibis, tout ce qu’on peut imaginer. Qu’ils aient foiré leur coup à la Montagne d’Argent ne les empêcherait pas d’avoir du sang-froid pour liquider Christian. En les surveillant discrètement on les coincerait sans effort peu après, une histoire banale. Un petit assassinat parmi d’autres, comme on en fait au village de temps à temps, ah c’est pas bien mais ça empêchera personne de dormir. Le juge appliquerait la peine maximum et la ville serait délivrée de cette racaille pour un moment. Parce qu’il faut bien s’en débarrasser, c’est une nécessité, mais… sans faire trop de scandale. Alors la ruse du commissaire serait appréciée en haut lieu. Pensez, on en parlerait à Brasilia, en voilà un bon fonctionnaire ce Rafael, qui débarrasse cette frontière d’un cinglé sans faire de vagues. Et donne un nouvel éclat à nos forces de l’ordre, à nos blasons, à notre cher drapeau. Il mériterait bien une promotion et de quitter ce trou pourri pour se rapprocher de sa famille, depuis le temps qu’il attend et que les pistonnés lui passent devant le nez.
Quelle galère ! Pour me calmer les nerfs je fais la vaisselle tandis que Jacquot va porter l’addition et reçoit un pourboire royal. La maquerelle encaisse les taxes réglementaires et laisse les amoureux convoler en justes noces. Salut l’artiste ! T’as du café ? Tiens voici tes cartouches. Les douaniers. Ils ont leurs arrangements avec la maison. C’est discret ici, le coin rêvé pour taper le carton au frais du contribuable. Et comme Jacquot est un beloteur confirmé, ça fait un quatrième au cas où le chef aille piquer un roupillon. Voilà, cartouches contre café, pousse-café et tapis de cartes, on sait vivre nous à Saint-Georges. On s’est arrangé petit club des fonctionnaires, au bout d’un petit chemin qui sent la noisette, dans un paradis où chantent le merle et le uirapuru, et qui peut servir de motel à l’occasion. Sur le carnet en moleskine qui sert de main courante, les gabelous écriront pieusement : visite de contrôle à l’établissement de Monsieur B. – R.A.S.. Il n’y a effectivement rien à signaler, dans ce bout du monde, jamais il ne se passe rien, il ne s’est jamais rien passé et chacun prie pour qu’il ne se passe jamais rien jusqu’à la retraite ou une mutation vers un coin aussi peinard ou plus juteux, de préférence les deux. La vie est douce sur l’Oyapock. Alors des nouvelles des crucifiés ? L’administration a fait des miracles pour les ressusciter ? Jacquot est d’humeur à plaisanter. Rien de neuf. Un regard désabusé passe sous les sourcils grisonnants du Chef. C’est une toute l’ingratitude du destin de fonctionnaire qui s’exprime dans un soupir que pourtant il sait ne pas être le dernier, si Dieu veut. Mais comme il a englouti une double portion de tripes au déjeuner, le galonné ne développe pas et va s’affaler dans un hamac pour digérer peinard. Mais est-ce vraiment le gargouillis des abats de bœuf qui provoque chez le vieux cette soudaine lassitude ? Ses hommes ont eu un regard navré en le voyant partir faire sa sieste le front soucieux et la lèvre maussade… Ils ont beau être des hommes, il y a certaines choses qui vous collent le bourdon. Un si gentil petit coin la vallée de l’Oyapock, les Indiens qui descendent de Camopi en kalimbé, les abattis, les criques, les tapouilles de toutes les couleurs, les pêcheurs... Et puis voilà que des rabat-joie viennent leur pourrir la vie. Ces corps qui flottaient, indifférents, et pour cause, des trous dans la poitrine, des trous profonds, faits apparemment par des clous de charpentier ou des barres de fer. Ah non, t’imagines ? Tu pars au boulot le matin en sifflotant, avec la gamelle que ta femme t’a préparé avec amour, ton jeu de cartes dans la poche, il fait beau, tu te dis que vas passer une journée tranquille. Et après un coup comme ça, dans quel état tu rentres le soir ? Ta femme qui te demande si t’as gagné la belle, tes gosses qui te montrent les dessins qu’ils ont fait à l’école, et toi, toi, t’es là, incapable de décompresser et de dire un mot gentil, avec dans la tête des cadavres et des clous.
C’étaient des clous de charpentier ou des barres de fer ? Les versions diffèrent. Allez on va dire des clous de charpentier, c’est plus joli. Oui, plus joli. Des clous de charpentier, c’est plus joli que des barres de fer. Il y a du métier, de la tradition, c’est un beau métier charpentier, celui-là même qu’exerçait le père adoptif de notre Seigneur Jésus, un papa en or, qu’avait été cacher son fils dans le désert, toute une histoire encore. Et puis le clou c’est un bel objet, un objet noble. Quand j’étais gosse j’avais une boîte de menuisier junior, avec une petite égoïne, un petit marteau, un petit rabot, une minuscule chignole, enfin une merveille cette boite. J’en ai fait des chef-d’oeuvres, des épées, des raquettes de ping-pong, même un panier pour le chat avec l’aide du paternel. Sérieux comme un pape tellement j’étais heureux. Mon père me surveillait du coin de l’œil, la trousse à pharmacie a portée de main. Mais j’étais plutôt pantouflard quand j’étais môme, du genre à mettre un cache-nez en réserve dans mon cartable, au cas où le temps fraîchisse. J’ai toujours bien pris soin de ne pas abîmer mes petits doigts. Quand que rangeais mes trésors je laissais traîner des clous par terre. Papa me rappelait à l’ordre. - Garçon, range donc ce clou, il va être perdu. Et il ajoutait d’un ton sentencieux, en me regardant droit dans les yeux, le menton en avant : - Il a coûté de la peine à un ouvrier. Et ben ça m’a drôlement marqué, j’en ai gardé une tendresse pour les clous, je sais pas comment vous dire. Et je la garderai toute ma vie, on se refait pas. J’en étais où ? Ah oui. Bon enfin des clous de charpentiers ou des fers à béton ça change pas grand-chose. De toute manière la technique n’était pas des plus efficaces. Des pêcheurs ont trouvé des corps qui flottaient près du rivage, puis d’autres coincés dans les palétuviers et les mucum-mucums, en train de faire une dernière bonne action en faveur de l’écosystème. Les gendarmes maritimes n’avaient pas trop aimé la mission, ils ont poussé un soupir de soulagement quand ils ont vu que les macchabées étaient de toute évidence des Brésiliens. Ils ont tout emballé dans des sacs à cadavres étudiés pour et ont débarqué les colis au Brésil, à Clevelândia, en mettant les militaires devant le fait accompli. Il a fallu les enterrer à la hâte. Tous les corps avaient des balles dedans, quelques-uns avaient des traces de coups sur le visage, tous avaient la poitrine percée, parfois ouverte. Pas indispensable de faire des expertises. On garda quand même les balles qu’on avait pu extraire pour la police scientifique. Quand l’affaire s’est sue, chez les pandores, tout le monde faisait la gueule. Les douaniers n’en parlons pas, ils sont restés presque une semaine sans faire une belote. Du jamais vu. Quand même. Un mort de temps en temps, on a rien contre, c’est le boulot, mais tout ça d’un coup, faut pas exagérer quand même. On devrait faire une loi pour interdire aux cadavres de se mettre en bande. La première conclusion, tout le monde était d’accord là-dessus, c’est qu’on leur avait crevé la poitrine pour que les poumons se remplissent d’eau et que les corps coulent. Mauvais calcul, ils auraient mieux fait de leur crever le bide. Avec tout ce que s’enfilent les Brésiliens comme bière et comme fayots, ils devaient avoir plus de gaz dans les boyaux que dans les poumons. Tu connais le principe d’Archimède. Tout corps plongé dans un liquide... Se fera becqueter par les poissons au bout d’un moment, surtout s’il a oublié de respirer. Ils ont l’esprit scientifique ces douaniers, ils ont pas eu leur concours pour rien. Les faits étaient là : quelques aient été la masse volumique, la flottabilité et l’immersion des poumons, des viscères ou de la graisse des malheureux, ceux-ci étaient restés à la surface. Pour les gendarmes, c’étaient une affaire entre Brésiliens. Pour les autorités brésiliennes, ça c’était passé du côté français. Pour les morts, on leur demandait pas leur avis. L’affaire remonta vite à Paris et à Brasilia. Les ministères demandèrent un rapport au Préfet de Cayenne et au Superintendant de la fédérale de Macapa, qui chacun attendirent l’avis de leurs procureurs respectifs, qui demandèrent des instructions à leurs ministères, qui sollicitèrent le Quai d’Orsay et l’Itamarati1, qui n’avaient pas encore répondu. Tant mieux, on a déjà assez de travail comme ça. Evidemment que tout le monde soupçonnait Chicão, dans un petit bled comme Oiapoque les nouvelles vont vite. Et puis il y a toujours des gens qui feront l’indic pour que les flics oublient quelques petites casseroles, les recoupements sont vite faits. Mobile ? On a d’abord pensé à l’économie d’essence, pas négligeable, ensuite on a estimé plus probable que certains des voyageurs aient eu avec eux quelque chose qui valaient bien plus que leurs vies, sans doute des bijoux, les prix étaient très concurrentiels comparés à ceux des bijoutiers de Cayenne ou de Kourou. De la cocaïne ? Possible. Mais des affaires de ce genre…Trop de merde à remuer. S’il fallait s’intéresser à toutes les histoires de clandestins, il faudrait s’intéresser à plein d’autres affaires, prostitution, drogue, blanchiment d’argent, corruption, orpaillage illégal, tout est mêlé. Faudrait mettre toute l’Amérique du Sud en prison. Sauf les maçons pour construire les prisons, et sauf les gardiens de prisons, et sauf les juges d’application des peines, et sauf les professeurs pour les enfants des maçons, des gardiens de prison et des juges, et sauf les marchands de vêtements pour les épouses, les filles et les maîtresses des maçons, des gardiens de prisons, des juges et des professeurs, et sauf…Non c’est pas la solution. Plutôt mettre tout le monde sous surveillance. Mais faudrait mettre en prison les surveillants corrompus, ça en ferait beaucoup. Et puis le gouvernement perdrait les prochaines élections. Allez laisse tomber. En attendant de refaire le monde, on se contentera d’aller à l’église. Pourtant du côté d’Imperatriz ou de Teresina, il y en a plus d’un qu’on a jamais revus. Les copains les avaient accompagnés à la gare routière, tout le monde avait mis sa tournée. Laisse ça, tu vas avoir besoin de ton argent pour voyager, mange donc cette calabraise, le bus ne va pas s’arrêter avant dix heures. Tous lui avaient donné des tapes dans le dos avant qu’il ne monte dans le car. Dieu te garde, mon frère. On aura des nouvelles un ce ces jours, il est sûrement déjà à Cayenne depuis longtemps, ou dans un garimpo, à ramasser des pépites grosses comme des œufs, qui sait beau mec comme il est, et baratineur, il s’est peut-être trouvé une Française, on va recevoir une carte postale de Paris, avec cette grande tour qu’il y a là-bas, celle qu’on voit dans les publicités des agences de voyage pour les riches… Quatorze...mais à ce qu’on dit certains étaient plus fatigués d’autres, il est probable qu’ils n’aient pas tous été trucidés en même temps et rien n’exclut qu’il y en ai eu d’autres, c’est même probable. J’en sais assez, j’ai pas envie de raconter les démêlés de Christian avec Chicão, ils le sauront vite d’ailleurs, ils le savent peut-être déjà. Je rumine en attendant de pouvoir parler à l’aise. Les visiteurs s’en vont. Bon, le pourquoi du comment de cette histoire c’est pas nos oignons, on va pas faire le boulot des flics, tout ce qui compte c’est que si Christian reste dans le coin, le comité des fêtes va accorder ses mandolines pour lui offrir une marche funèbre. Exact. Nous voilà bien emmerdés. Comment on va lui dire ça ? Comme dans les cas urgents, sans anesthésie. Sur le coup il va crier un peu mais après il nous remerciera. Mal élevé comme il est ça m’étonnerait. On s’en tape. Christian, c’est un copain.
On est allé le voir, il était retourné sur son lieu de travail, la ferme à Bernard, qui lui se reposait à la maison d’arrêt de Remire, pour une histoire…Ah non, non, je dirai pas pourquoi, non, je cause comme ça moi, mais me prends pas pour plus langue de pute que je suis. Tu sais Bernard c’est un brave gars, et puis la vie c’est tellement les-choses-ça-vous-tombent-dessus-comme-ça-pas-le-temps-de-se-retourner-que…Alors comme a dit un Angliche : si Dieu ne m’avait eu miséricorde, c’est moi qui y allais1…Bref le malchanceux en avait encore pour trois ou quatre ans à déguster l’amer rata de l’administration pénitentiaire. Monique la patronne était quelque part dans la Caraïbe, elle avait plus la vocation de plaisancière que d’agricultrice. Christian prenait soin de l’exploitation avec l’aide d’un journalier, le boulot lui plaisait bien, il avait du bon air et son indépendance.. Si Monique tardait à lui envoyer un mandat il pouvait toujours tuer une vache et vendre la viande un bon prix aux bouchers du coin. Ça c’était un sacré boulot, mais ses prestations de tueur et d’équarisseur ajoutait un panache sanguinolent à son charme viril. Les filles aimaient ça. Il assure le beau gringo. Nous ses potes on y est allé sur la pointe des pieds, alors Christian ça va mieux le bobo, tiens on t’a amené un kil de rouge, et la laitue ça pousse, toi alors si t’existais pas faudrait t’inventer… L’abruti. Il savait tout, depuis le début. Et c’est même pour ça qu’il a jeté son dévolu sur la poulette à Chicão, pour le provoquer. Et se le bouffer. C’est que c’est un pur notre Cricri, qui s’attendrit sur la détresse des veuves et des orphelins, que l’infamie révolte, qui n’aime pas les exploiteurs de la misère, les vilains arnaqueurs et les méchants assassins, et avance dans ce monde le biceps vengeur, sûr de terrasser le dragon. Il aurait dû être prédicateur, ou guerrillero, il a pas dû y penser. Mais c’est qu’il a fait encore mieux : SuperCricri. Seulement le scénario n’est pas garanti happy end, la société est ingrate pour les justiciers, et ceux qui ne sont pas prophètes en leur pays ne le seront généralement nulle part. Ami, entends-tu le vol noir des urubus sur la plaine ? T’as les oreilles bouchées ? Ou tu fais semblant de pas entendre ? Dis ? Il a fallu lui en passer du beurre dans le dos, et il se faisait prier, et il faisait sa tête de mule, et ça l’amusait de nous voir user notre salive pour le convaincre. On a finit par se fâcher. C’était la preuve d’amitié qu’il attendait, le héros, nous sur le coup on s’est pas bien rendu compte. Il a lâché qu’il avait tout prévu, organisé aux petits oignons comme il était, il avait un plan sur Trois-Sauts, un autre sur Macouria, a moins qu’il aille faire un tour à Mosqueiro où il avait des admiratrices. Très sollicité le gonze. Bon et pour la ferme ?
Lambert est en train de potasser un ouvrage de droit pénal, peut-être qu’il prépare un concours ? Il m’accueille avec bonne humeur. Salut petit gars. Assied-toi donc. Il doit croire que je viens lui emprunter le karcher ou un quelconque outil pour les besoin de mon service. C’est un des charmes de la vie de village, un mec peut avoir un uniforme sur le dos et le sourire au visage, j’avais pas connu ça du temps où j’habitais en ville. Non, c’est pas pour le boulot. C’est rapport…euh… Cette fois Lambert prend une vraie tronche de sergent de ville. Evidemment qu’il est au courant, c’est son boulot non ? Je sais que le gonfle mais j’ai l’argument irréfutable : pas la peine qu’il y en ai un de plus…Je prends l’air le plus humble possible pour pas avoir l’air de lui donner un ordre. Bon, bon. Il prend son téléphone, Bonjour Monsieur le Directeur, adjudant Lambert, de la gendarmerie de Saint-Georges. Une heure plus tard je mets Bernard au courant du vaudeville. C’est la première fois que je lui parle depuis qu’il est pensionnaire, quel malaise, quelle putain de vie, ça me fait flipper cette histoire, heureusement il ne me voit pas. Je lui demande où je peux joindre Monique, ben oui il fallait bien que prononce son nom, c’était pas pour le plaisir. Oui je note.
There, but for the grace of God, go I ! John Bradford, voyant passer un condamné à mort sous les cris haineux de la foule. Lui-même finira sur le bûcher pour hérésie.
Ok, vieux, on te tient au courant, t’inquiète pas. Devoir accompli. Je serre la main de Lambert, merci. Mais y’a pas de quoi… Tiens il a oublié de me dire « Tu passes quand tu veux ». Ce sera pour une autre fois.
Adieu, veau, vache, cochon, couvée ! Il a fait son balluchon l’ami. C’est le frère à Leal qui gardera la ferme, il fera l’affaire, pas dans sa première jeunesse, mais âpre au gain, et il entretiendra son fusil avec autant de sérieux que l’exploitation. Je suis resté un paquet d’années sans le revoir, le Christian, il n’a pas donné de nouvelles, pourtant mon numéro est dans l’annuaire. Il est comme ça. Je pensais à lui de temps en temps, je me suis dis après que peut-être il ne savait rien au moment où il avait démoli l’autre ordure et qu’il nous avait raconté un pipeau pour faire le beau. Peut-être. Ça avait pas dû lui faire plaisir de quitter la ferme, il avait toujours aimé ce coin, espérons qu’il aura fini par mettre une rustine et regonfler son petit cœur. Quand je suis allé habiter à Cayenne j’ai su qu’il était malade, il avait chopé une histoplasmose. Une saloperie ce truc, Christian avait tardé a se soigner et ça avait dégénéré, d’abord des micobactéries. Il avait pas compris les recommandations de la Faculté, il a cru qu’on lui avait dit de faire du spore. Vacherie de langue française, tu te trompes d’une lettre et t’as tout faux. Et pire, certaines consonnes, faut pas confondre la voyelle qu’il y a derrière, on prononce pas pareil. C’est un bon petit vin, le Sancerre. Mais le « c », quand il y un « a » derrière, on prononce « cancer ». Faut dire qu’il avait rien fait pour entretenir ses défenses naturelles, il était tombé dans l’alcool, sans parler du tabac, du caillou et d’autres saloperies. Demain j’arrête. Il avait fini par tenir parole pour un temps, juste avant d’aller en France se faire enlever un poumon. Ce qu’il avait fait depuis qu’il était parti du village? Un vrai catalogue. Tout sauf peut-être flic et mère porteuse. Son caractère ombrageux avait empiré suite à son départ forcé de Saint-Georges. Il s’était fait jeter de partout, sauf de la Cotorep qui avait fini par l’embaucher pour son parfait profil, et de la Belle Cabresse où il faisait homme de compagnie, mais c’est lui qui payait. Son look en avait pris un coup, le jeune premier genre spot « on peut rester actif après une bonne bière » était devenu vedette de la campagne « n’échangez pas vos seringues ». L’intuition féminine l’avait mis au rancart depuis belle lurette. D’ailleurs il avait toujours été fauché et servi tout juste de coup rapide, histoire de passer un bon moment. Un homme-objet en sorte. Perdus ses cheveux et sa masse musculaire il ne faisait plus recette, sauf à l’occasion, pour quelques anciennes connaissances, qui appréciaient la qualité de ses coups de reins et la touchante ingénuité de ses caresses. Son moral variait au gré de ses aubaines et de ses défonces. La dernière fois que l’ai vu c’était pour son anniversaire, peu de temps avant qu’il ne fasse virer de la piaule qu’il louait avenue d’Estrée. On avait mis le paquet, whisky, champ, il avait fait son strogonoff, on avait chanté happy birthday, la complète quoi. On avait passé un bon moment. Il s’était un peu fâché des allées et venues de certaines de ses invitées qui allaient turbiner dans le cimetière d’à côté et fumer le produit de leur labeur dans les toilettes. Mais laisse donc Cricri, c’est la fête.
On le reverra plus à Oiapoque, Christian. C’est pas vraiment de sa faute, mais il a toujours eu le don de se mettre dans des embrouilles. Qu’est-ce qu’il était allé chercher à la Crique ? Du fric, de la drogue, une femme ? Pour lui, pour quelqu’un d’autre ? Ca n’a plus d’importance maintenant. Quand il est tombé sur Ricardo, le frère à Chicão, il a encore fallu qu’il fasse un cinéma...Comme il était plus trop sûr de l’efficacité de ses poings il a été ramassé un parpaing et lui a balancé en visant la tête. L’autre a évité et détalé en passant par un chantier, tandis que Christian jurait qu’il allait lui faire la peau s’il dégageait pas de Cayenne rapidos. Ça nous a fichu les boules quand on lu l’article dans France-Guyane. Retrouvé dans son squat rue Lallouette, criblé de coups de couteau. Et de marques de clous. On en avait les larmes aux yeux. Christian notre copain, Christian le tombeur, toujours prêt à faire la fête. Et quand il nous faisait son strogonoff de biche, quelle merveille ! Le clou de la soirée. Bon c’est pas tout ça. J’ai mes affaires à régler, moi. Faut je fasse certaines mises au point avec ma femme qui a encore trop dépensé, et avec mon gosse qui a rapporté une mauvaise note de l’école. Un clou chasse l’autre.
© la Créature des Marais, 2010 |
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“Un clou chasse l’autre” |
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